«Trois Français sur quatre ne distinguent pas harcèlement, blagues salaces et séduction. Et vous ? »

Voici sur quoi je suis tombée en faisant quelques recherches en vue de la rédaction de cet article. Au delà des quelques chiffres ACCABLANTS repérés dans diverses études qui datent un peu ( 82% des Françaises ont subi le harcèlement de rue avant 17 ans) L’article du Monde – les décodeurs – propose à ses lecteurs de répondre à un questionnaire afin de savoir ou non ce qui relève du harcèlement sexuel. Donc on en est là. C’est un fait. Il n’est pas aisé de nos jours de savoir si un comportement relève du harcèlement ou d’un comportement inapproprié

A ce propos je repensais à l’anecdote d’une de mes copines. Fidèles à nos habitudes de langues de vipère elle me forward de bon matin une capture d’écran. Pas de destinataire affiché, contenu très évocateur de drague lourding digne d’un Jean-Claude Dusse, je m’empresse de lui demander qui est son admirateur secret. Sa réponse : « mon gyné ». WTF !

10 ans de relation patient/médecin tout à fait normale, quelques petites blagues de bourin par ci par là mais rien d’alarmant. Elle l’avait même recommandé à ses potes. Et puis dernière consultation, elle l’avait trouvé plus drôle du tout à la limite de la goujaterie. Une question sur sa vie amoureuse qui outrepasse la recherche d’éventuels comportements à risques (« vous êtes amoureuse de votre copain ? ») et quelque jours plus tard, ce message sur son portable. Numéro qu’il est délibérément parti chercher sur sa fiche patiente, dans le bureau de son assistante.

Tout ce racontage de life afin d’illustrer la complexité des innombrables situations dans lesquelles se trouvent nos mères, nos sœurs, nos filles, nos femmes. Ces situations qui ne rentrent pas nécessairement dans le cahier des charges/ petit manuel du parfait petit harcèlement.

Vous ne sentez pas la malaisance des circonstances ? A quel moment ce praticien s’est senti autorisé à contacter une patiente en dehors de toute nécessité médicales ? Déontologiquement parlant en tout cas, ça pose problème.

Ce qu’illustre cette « anecdote » c’est le problème de caractérisation ou non d’un acte de harcèlement.

Beaucoup de personnes se cachent derrière cette frontière un peu opaque. Non je n’harcèle pas je suis juste un peu lourd, non je n’harcèle pas je suis en train de la taquiner…

Dans la vie de tous les jours, la définition de l’harcèlement n’est pas aisé. Alors voilà on en arrive à ce qui se passe actuellement. L’affaire Weinstein fut la goutte d’eau qui donna lieu au ras le bol d’une grande majorité de femmes qui avait envie de parler.

Une parole libérée pour enfin exprimer factuellement, ce qui avait pu leur paraître être une persécution sexuelle ou du moins sexiste.

On va quand même pas dénoncer la délation

Très rapidement le mouvement pose problème. On reproche aux femmes qui témoignent de « jeter en pâture » des noms. Car en effet, il y a d’un côté une parole libérée et de l’autre la crainte de la diffamation, saupoudrer des noms en méprisant au passage le principe de présomption d’innocence.

Pour certains, dénoncer un harcèlement sexuel sur un réseau social avec un hashtag n’est pas du tout l’endroit, cela ouvre la porte à toutes sortes d’excès et de diffamations. Il y aurait le risque de vengeance et de calomnie. Pour d’autres, nous sommes en face de vrais faits de délation. Outre le fait que ce gros mots nous renvoi au sombre passé du régime de Vichy, il faut bien distinguer l’action de délation jugée méprisable et honteuse, à l’action de dénonciation véritable devoir républicain d’information qui implique bien souvent chez celui ou celle qui ose dénoncer, le fait d’assumer parfois des risques très forts.

La diffamation, on ne plaisante pas avec ça. C’est d’ailleurs lourdement sanctionné face aux dégâts que ça peut occasionner. Sauf que la quasi-totalité des accusations sont anonymes, donc pas vraiment de risque de délation au final. Les gens qui agissent sont assez responsables. D’ailleurs en dehors de cet élan sur les réseaux sociaux, parmi les plaintes déposées dans les préfectures de police, les cas de diffamations abusives sont très rares (2 à 8% de fausses accusations de viol par exemple selon la plupart des études).

Tout ça pour dire que c’est un grand classique de notre époque, comme beaucoup de sujets délicats, d’autres prennent facilement la place afin que l’on déplace le curseur du débat.

Pas de généralités, mais un discours généralisé et un consentement oublié.

Outre les dérives que le phénomène pourrait engendrer, l’avalanche de #balancetonporc et #metoo est l’écho d’une chose très simple : l’amplitude d’un problème global.

Tout du moins, cet appel permet aux femmes de témoigner d’un ressentiment. Les réseaux sociaux n’étant pas des tribunaux, il n’est pas possible de juger de la véracité des faits.

Ouvrir la parole a permis aux femmes de se rendre compte du caractère collectif d’une oppression qu’elles pensaient vivre seules dans leur coin. Ce fait de société résulte de deux problèmes : le sexisme systémique de notre société et la détermination du consentement des femmes.

On parle d’un schéma systémique car le sexisme intervient à tous les niveaux de la société. Il est ancré et agit sur toutes les facettes de nos vies et de notre culture. L’image de la femme véhiculée dans tous ces domaines a forcément un impact sur le comportement des hommes. Les années passent, la société évolue sur certains points mais la femme continue d’être un objet sexuel. Des concepts récents tels que le « revenge porn » ou encore le « slut shaming » peuvent aussi être considérés comme des moyens de culpabilisation de la femme en rapport avec leur sexualité.

Enfin, il est intéressant aussi de se pencher sur la notion de consentement afin de comprendre certains aspects du phénomène. Sur ces affaires d’harcèlement et d’agressions que nous dit le discours des hommes ? Et bien que certains semblent découvrir la notion de consentement. La philosophe et historienne Gennevièvre Fraisse expose cela avec fracas. Cette notion intègre un double sens, sois je décide (je choisis, j’adhère) ou alors j’accepte faute de mieux. Accepter parce que je ne peux pas vraiment faire autrement, on voit bien qu’il y a une zone d’ombre dans le consentement. D’ailleurs, on accorde comme l’historienne le relève plusieurs adjectifs à cette notion : éclairée, tacite… il y a donc plusieurs sens. On retrouve ici à nouveau une frontière aussi obscure que celle de la détermination du harcèlement. On ne sait pas trop lorsqu’on consent. D’ailleurs sur les campus des universités américaines, la difficulté était telle qu’on exigeait l’obtention d’un accord verbal à chaque étape des rapports sexuels : il fallait que les femmes disent oui afin que l’on soit sur qu’elles consentent. Apparemment, les femmes seraient plus consentantes que les hommes, c’est d’ailleurs une qualité que certains dictionnaires leur reconnaissent : chaud ! Pour y remédier il faudrait que le consentement devienne un partage afin qu’il n’y ait pas d’un coté les femmes qui consentent et les hommes qui auraient d’autre moyens d’exprimer ce qu’ils veulent. A l’instar du harcèlement, la détermination du consentement n’est pas facile : on peut consentir sans vraiment avoir envie de le faire. A ce titre, Asia Argento l’actrice ayant révélé en premier ce que lui avait imposé le producteur Harvey Weinstein, expliquait que ce dernier avait instauré des rapports sexuels réguliers avec elle, consentis MAIS non désirés.

L’intérêt du débat généré aujourd’hui par le hashtag #balancetonporc, c’est l’examen de conscience qu’il créé autour d’agissements non repréhensibles par la loi (harcèlement de rue, propos grossiers, etc.) mais pourtant moralement condamnables

C’est un imaginaire qu’il faut transformer.

Pas un tribunal populaire, une tribune faute de mieux.

Si les victimes choisissent aujourd’hui les réseaux sociaux, c’est qu’il y a quand même une grosse faille dans le système judiciaire. Même quand elle s’exprime, la parole n’est pas toujours entendue.

L’arsenal judiciaire existe mais les lois ne sont pas suffisamment appliquées. Peu de femmes portent plainte et très peu de plaintes débouchent sur des condamnations. En raison de la difficulté à caractériser l’infraction, 93% des plaintes pour harcèlement sexuel sont classées.

Pour répondre à cela, un projet de loi prévu pour 2018 contre les violences sexistes et sexuelles devrait voir le jour sous l’impulsion de Marlène Schiappa. Verbalisation du harcèlement de rue, allongement des délais de prescription seront au coeur des discussions. Rappelons que le délai de prescription est relativement court même si récemment il a été porté à six ans. Un cas de harcèlement sexuel en 2011 ne pourra donc plus être poursuivi après 2017. En comparaison, certains délits comme l’évasion fiscale ont un régime particulier avec une prescription plus longue, 11 ans (rapporter la preuve ici est sûrement plus facile).

Somme toute, les alphas mâles au centre de mes propos ne sont pas la représentation de tous les hommes aujourd’hui. Certains d’ailleurs sont victimes de harcèlement comme on a pu le voir à la suite de l’omertà Weinstein, certains acteurs de Hollywood osent lever un tabou et dénoncent. Il ne s’agit pas d’un rapport homme contre femme, mais d’un rapport homme fort contre faibles.

En tout cas, et il faut le souligner la prise de conscience vient de prendre un nouveau tournant sur le web tout du moins. Certains hommes ont commencé à répondre afin de faire changer les mentalités avec un nouveau hashtag #howiwillchange.

L’essentiel est là. Si tous les hommes ne sont pas des harceleurs potentiels  tous ont leur rôle à jouer dans l’évolution des mentalités qui aidera à se débarrasser de ces comportements.

 

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