Durant un vernissage au musée Maillol, un mois d’avril, il y’a de ça quelques années.

« Et puis, il n’y a pas de sous métier»

Je ne la reprends pas sur le fait que l’expression exacte est « il n’y a pas de sot métier » mais dans les deux cas cette idée m’a toujours parut hypocrite ou simplement bête et je voulais le prouver.

Ainsi, une fois chez moi je réfléchis au job le moins intéressant possible et après deux minutes de recherche sur un site d’offres d’emploi, quatre minutes d’entretien d’embauche et cinq semaines d’attente je me suis retrouvé devant les portes de Roland Garros. « Agent de nettoyage », ma mission vitale est de changer des sacs poubelles transparents neuf heures par jour pendant toute la durée du tournoi. Le texte qui suit est une compilation d’observations et de pensées écrites sur le vif ou le soir durant le long trajet en métro du retour.

22/05

Bon, ce n’est peut-être pas la meilleure idée que j’ai eue. Je savais bien que ce ne serait pas passionnant, c’était même le but mais pour tenir plus de deux semaines je vais devoir trouver quelque chose à faire pour ne pas devenir fou d’ennui. Prendre des notes déjà mais ce ne sera pas suffisant. Il faut dire qu’aujourd’hui ce n’était pas encore ouvert au public mais je n’ai pas souvenir d’avoir autant regardé ma montre en une journée. À errer entre les longues allées désertes et les courts aux tribunes vides j’ai l’impression d’être dans la caverne d’une bête titanesque en hibernation s’apprêtant à sortir de son sommeil.

23/05

En effet la bête s’est réveillée. La foule est venue irriguer ses veines et lui redonner vie. Les « han» des joueurs à chaque coup de raquette dans la petite balle jaune résonnent dans les tribunes, les clameurs du public, l’odeur des stands de nourriture ça déborde d’énergie. Et moi aussi : j’ai trouvé la combine pour rendre ce boulot plus palpitant et lucratif. À l’achat d’une bière ou d’un café, un euro supplémentaire doit être payé puis récupéré en rendant le gobelet vide dans un des quatre stands consacrés. Roland Garros n’étant pas la fête de l’huma, je me suis rapidement rendu compte que chaque poubelle que je change contient un véritable trésor. J’ai juste à transférer les gobelets dans un sac plastique noir pour ne pas me faire gauler et passer aux stands X à la fin de la journée. Ils acceptent de faire l’échange mais ont refusé les 20% de bénéfices que je leur proposais, ils trouvent que c’est voler leur employeur que d’accepter. Moi pas, et en plus je participe même au bien-être de mère Nature ! (+71 euros)

25/05

À la fin de la journée mes doigts sentent ce mélange de macération de café et de chaleur mais bon, j’imagine que les chercheurs d’or ne se plaignaient pas que leurs vêtements sentent un peu la vase. (+69 euros)

26/05

Caché dans un des recoins de Roland Garros je compte mes gobelets en observant d’un oeil l’armée de ramasseurs de balles passée en revue par leur chef. Depuis le début du tournoi la passion et le sérieux de ses jeune adolescents (12 à 16 ans) me fascine. Seul le passage d’un Nadal peut les perturber, et on voit avec tendresse une lueur d’admiration briller dans leurs yeux. Bref retour au comptage de mes gobelets quand je sens une présence autour de moi. Le chef de la sécurité accompagné d’une quinzaine de ses agents me regarde l’air intéressé avant de me demander de sa grosse voix teinté d’accent de Bastia ce que je suis en train de faire. Assume avec le sourire :

-« J’aide à sauver la planète à ma manière. »

La chaîne en or du parrain corse saute sur sa poitrine au rythme de son gros rire avant d’ordonner à ses troupes de me laisser tranquille pour le reste du tournoi. (+82 euros)

31/05

Matchs annulés et vente de parapluies à quarante euros : la chaleur étouffante de cette dernière semaine a laissé place à deux journées de pluie intense. Les roulements de tonnerre résonnent dans les gradins abandonnés alors que les courts sont recouverts de grandes bâches vertes pour éviter que la terre ocre se gorge d’eau. Pour nous c’est agréable mais mon affaire économico-écolo en prend un coup. Aussi, les larmes me sont montées aux yeux en lisant l’anxiété sur le visage de certains parents. Un oeil sur la déception de leurs enfants, l’autre sur ce ciel noir qui vient ruiner une journée censée être exceptionnelle qui cache des mois d’économies et de restrictions. Un point positif tout de même, j’ai sympathisé avec les agents de sécurité du stade principal qui me laissent entrer dans les tribunes les plus hautes pour voir les matchs.   (+42 euros en deux jours)

02/06

Ce matin, la tête quelque peu dans le cul et une cigarette aux lèvres je cherchais mon briquet quand la grosse flamme d’un Dupont en or s’est approchée de ma clope. Je tire une bouffée en disant machinalement merci et une voix rocailleuse me répond « De rien petit. » Je lève la tête pour voir mon bienfaiteur: Patrick Balkany! D’ailleurs le Village (l’espace Vip du tournoi) commence à se remplir avec l’arrivée des grosses rencontres. Dur de ne pas avoir un petit pincement au coeur en voyant des personnes du public attendre des heures devant pour pouvoir prendre une photo du Beigbeder ou d’un des frères Bogdanoff… Comme ailleurs Roland Garros aussi à sa cour, sa noblesse et son tiers-état. (+ 84 euros, meilleure journée.)

06/06

Dernier jour! Pour m’amuser un peu j’ai décidé de révéler ma combine à certains de mes collègues et comme prévu en une heure c’est une bonne quarantaine d’agent de nettoyage qui retournent toutes les poubelles dans un joyeux chaos. Ça gueule en plusieurs langues, ça rigole beaucoup, ça s’insulte un peu et pour la première fois le regard du public bon chic bon genre s’attarde sur cette armée de Spartacus qui fait clairement tâche. Content de mon coup je décide de ne pas travailler aujourd’hui. C’est le sourire aux lèvres que j’amène un café à mes deux copains de la sécurité et m’installe dans les hauteurs du court Philippe-Chatrier pour profiter de ma première finale.

Jérémie Lambert.

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Written by Jeremie Lambert
Récits et pensées straight outta Paname. Allergique à l'orthographe.