00h34 En semaine, sur un des quais de RER de la capitale.

Un coup d’oeil sur le panneau d’affichage : vingt minutes d’attente. L’ultime coup de marteau pour sceller le cercueil de cette soirée merdique. L’humeur colore les sens : je ne vois plus que le sombre autour de moi.

Devant les yeux, les sans-abris ; la cour des miracles modernes des souterrains de la RATP. La cosmopolite armée en haillons des vaincus de la bataille pour l’existence, plongés dans une retraite chaotique entre froid, faim et folie. Une majorité d’hommes, quelques femmes, tous ont dans le blanc des yeux des striures couleur sépia, empreintes des années de désillusions. Dans mes narines une odeur de pisse, de crasse et de mauvaise gnôle, ce qui reste même quand on détourne le regard.

00h45 Neuf minutes d’attente

En bouche c’est un mélange de deux amertumes désagréables liées au rendez-vous de ce soir.

Celle de l’alcool d’abord, avec les pichets de mauvaises bières que Félix versait en même temps que ses excuses teintées de culpabilité. L’éternel discours depuis notre rencontre au lycée. Comment s’acharnent contre lui le destin, les femmes ou encore son patron, bref tout ce qui peut l’aider à fuir sa responsabilité. Peur et bonheur ne faisant pas bon ménage ce n’est pas étonnant qu’il picole de plus en plus.

00h54 Le RER arrive dans un crissement métallique, je m’assois dans le wagon quasiment vide.

La seconde amertume, et de loin la plus gênante, c’est celle de la lâcheté. Oh non, pas celle de Félix mais la mienne. Les rares fois où l’on se retrouve, j’évite de lui avouer le fond de ma pensée et me contente d’aller dans son sens. Je deviens faible quand je croise son regard qui quémande mon approbation afin de pouvoir se mentir encore un peu plus longtemps. Et je m’en veux.

01h01 Le RER ralentit, les portes s’ouvrent, quelques marches et je sors de la station

Tête baissée pour me protéger de la pluie froide qui vient me fouetter le visage, je me lance dans la longue ligne droite qui me ramène chez moi. Personne dans la rue à part une silhouette au loin qui se détache à peine dans la lumière des lampadaires.

Envenimé par l’aigreur je ne fais pas attention à la cadence de mes pas de plus en plus rapide.

C’est pourtant le même scénario à chaque retrouvaille avec Félix, avant de le voir je me dis qu’au pire ce sera une déception et ça se termine à chaque fois dans la rancoeur.

Oeillères de la colère, je ne remarque pas non plus le claquement brutal et menaçant de mes semelles qui résonne dans la nuit.

À force d’y réfléchir ça s’éclaircit lentement, tout ce ressenti n’est pas réellement contre lui mais contre moi, c’est juste mon Némésis. Un miroir grossissant de mes propres faiblesses et angoisses, le reflet de celui qui fut moi et le serais encore si j’étais resté enlisé dans les sables mouvants de la peur. Si c’est si difficile de lui dire la vérité c’est simplement que c’est encore plus compliqué de me l’avouer.

Soudainement je ressens une tension palpable qui vient m’arracher à mes pensées pour me replonger dans le réel : la silhouette lointaine de tout à l’heure prend la forme à deux mètres de moi d’une jeune fille de 15 ou 16 ans. Sa démarche est déformée par l’angoisse et un rapide regard en arrière apeuré me le confirme : elle pense que je la suis.

Confusion des émotions.

Un souvenir comme un flash, le récit les larmes aux yeux, d’une copine sur ce soir où un homme l’avait suivi, sa sensation de vulnérabilité, les secondes qui s’écoulent si lentement et son corps qui se tétanise contre sa volonté. Elle s’en était sortie en faisant semblant de répondre à un appel de son copain lui disant qu’il arrivait.

Sans réfléchir je sors aussitôt mon téléphone et me lance dans un monologue avec une voix la moins menaçante possible :

« Oui mon bébé je suis sur le chemin du retour là, presque à la maison. Tu ne dors toujours pas mon cœur ? »

Encore quelques instants à parler tout seul et je sens que la fille se détend maintenant, j’ai même l’impression qu’elle ralentit un peu pour écouter. D’une main je tape mon digicode, ouvre la porte de mon immeuble et je ne peux m’empêcher de me sentir à la fois con et satisfait en m’entendant prononcer dans mon portable éteint un « je suis là chérie» qui résonne sans réponse dans le hall.

Quelques minutes plus tard dans la salle de bain je me sèche les cheveux avec une serviette quand une citation que je cherchais sans succès depuis quelques semaines me revient subitement :

« Qu’y a-t-il pour toi de plus humain ? Epargner la peur à quelqu’un. »

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Written by Jeremie Lambert
Récits et pensées straight outta Paname. Allergique à l'orthographe.