Porte fermée, lumière éteinte, pas une âme dans les locaux. Et merde. Remarque, oublier de vérifier les horaires d’ouverture de l’association France Alzheimer c’est plutôt cocasse ! Bon, tant pis pour mon envie de rencontrer des terriens pour mes recherches, Google sera mon ami. Je traverse, prêt à m’engouffrer dans la bouche de métro mais mon regard tombe sur lui. Il avance étrangement au milieu de cette foule de fin d’après-midi. Son costume bleu est un peu trop grand et il flotte dedans comme un môme dans le sweat-shirt hérité de l’ainé. D’ailleurs malgré sa quarantaine et une calvitie en train de gagner la bataille, les traits de son visage font enfantin ; quasiment poupon.

Sa démarche est hésitante et un filet de transpiration perle le long des tempes de sa tête rouge pivoine. Ah le pauvre, je le connais ce masque peu glorieux ! Je portais le même dimanche dernier en plein Saint Germain des prés à l’arrivée d’une crampe intestinale foudroyante et l’envie aussi subite que pressante de m’enfermer aux chiottes une heure ou deux.

Mon regard se baisse, compatissant et solidaire, quand je découvre que sa gêne est liée à un souci relevant de l’ordre du vestimentaire et pas du tout d’une digestion irrégulière. En effet, si une chaussure de ville tout ce qu’il y’a de plus classique habille son pied droit, rien à gauche à part une chaussette rouge à pois blancs. Elle est même percée au niveau du gros orteil qui en profite pour faire un peu de naturisme. Sûrement la semelle qui s’est détachée ou le cuir qui s’est déchiré. Je souris un peu mais lui pas du tout. La vision de sa chaussette offerte à la vue des passants semble être un sacré supplice.

Comment va-t-il s’en tirer ? Curieux, je me mets dans son sillage. Le boulevard de Montmartre est noir de monde et plongé dans ma filature je manque d’envoyer un coup de genou dans la bouille d’un enfant rom accroupi en train de mendier. D’ailleurs lui aussi va-nu-pieds mais ça ne semble pas le perturber plus que ça. En revanche l’autre avance toujours de sa démarche de petit rongeur paniqué cherchant son terrier avant qu’un prédateur ne le remarque.

Plus je l’observe et plus je me demande comment un homme de cet âge-là peut se retrouver aussi apeuré dans une situation comme celle-ci. C’est là que mon imagination se glisse dans ma réflexion pour me dévoiler sa vision des choses. Le boulevard et ses odeurs de kebabs, le musée Grévin avec ses statues et sa queue de touristes figés dans l’attente, tout se brouille doucement.

Ils sont là, en rang deux par deux devant le mur de crépi blanchâtre de la salle de classe. Parés pour l’arrivée de monsieur Guichard, l’instituteur de leur classe de CE1. Lui il flotte dans ses rêveries quand un des élèves brise le rang et s’approche, le doigt pointé férocement sur lui. Ses rêveries sont balayées instantanément par cet index tendu et un stress aussi glaçant qu’incontrôlable vient tétaniser son petit être. À juste titre parce que l’élève en question c’est Mickaël ; l’incarnation du Mal absolu pour l’expérience et la sensibilité d’un enfant de sept ans. Quinze centimètres de plus que tous ses camarades et déjà un talent certain pour humiliation des plus faibles qui le détestent encore plus qu’ils ne l’envient.

Une bouche déformée par un rictus menaçant s’ajoute au doigt et, s’ouvrant brutalement, se met à hurler.

Trente ans plus tard et ce souvenir est toujours aussi vivace. Le déchaînement aveugle de frénésie enfantine libérée un instant du joug de monsieur Guichard. Les cris hystériques, les pieds de nez et les rires perçants. Toute la classe en transe qui scande sauvagement :

« Il est amoureux de Lucie ! Il est amoureux de Luuuucie !»

La boule dans son ventre grossit aussi rapidement que les larmes dans ses yeux et la dernière image de son petit regard noyé par les pleurs est le sourire narquois de cette salope de Lucie.

Les autres sont passés à autre chose avec l’arrivée de l’instit mais lui, il lui a fallu trois jours pour arriver à la conclusion que les hommes étaient par nature aussi sadiques et injustes que lui était candide et fragile. Alors toute son énergie il la mettrait à ne plus jamais avoir à vivre une expérience aussi odieusement douloureuse. Pour cela-il saurait se faire le plus petit possible, invisible.

Il avait réussi à vivre selon cette devise avec brio durant son adolescence, ses études et enfin dans la douce prévisibilité des chiffres de son métier de comptable. Mais sa chaussure avait craqué en passant la porte et le voilà de nouveau exposé à la risée collective. L’émotion fait voler en éclats les petites rationalisations bâties patiemment au fil des années. Le petit garçon humilié du passé est subitement bien présent et apparemment il a quelques comptes à régler avec l’homme d’aujourd’hui.

Une pluie fraîche et soudaine vient me tirer de mes divagations. Combien de temps passé dans mes pensées ?! Un coup d’œil autour de moi et je tombe sur l’enseigne rouge du Bouillon Chartier. Mince ! J’ai dû le perdre ! Ah non, il est là. Tiens, quelque chose semble différent. Sa démarche peut-être. Les pas se font plus assurés, plus fluides. On ressent moins la lutte interne qui crispait tout son corps tout à l’heure. La pluie tombe de plus en plus dru et pendant que le reste de la foule se presse pour esquiver les gouttes, il ralentit. L’eau me ruisselle dans le cou mais je reste fasciné par la transformation qui s’opère devant moi. Mètre après mètre son dos se redresse. Ses épaules maintenant ! Sa tête enfin, plus fuyante mais bien droite. Dans un geste confiant il lève le bras en direction de la lumière verte d’un taxi qui s’arrête à sa hauteur.

Vite ! Son visage ! Il faut que je vois son visage ! Je cours et alors qu’il se penche en ouvrant la portière, je bondis sur la route en manquant de me faire renverser par un scooter .Je le vois juste avant qu’il ne se glisse dans le véhicule. La vision est saisissante : plus de traces des blessures de l’enfant dans le regard de l’homme et ses lèvres dessinent un sourire énigmatique, quasi magnétique.

Proverbe entendu dans le sud de la France :
À quatorze ans tu es terrifié à l’idée de ce que les autres pensent de toi
À cinquante ans tu commences à te ficher de ce que les autres pensent de toi
À quatre-vingts tu comprends que dès le départ, les autres étaient trop centrés sur eux-mêmes pour en avoir quelque chose à branler.

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Written by Jeremie Lambert
Récits et pensées straight outta Paname. Allergique à l'orthographe.