Pour 18h un jour de semaine, le wagon qui déambule dans le tunnel du métro est plutôt vide. Ambiance un peu morose sous la lumière artificielle, chacun dans sa bulle. Sur ma gauche, une famille de touristes américains qui rentre de Disneyland. Je le devine aux ballons colorés et oreilles de Mickey des deux garçons endormis et à l’épuisement qui se lit sur le visage des parents. A ma droite, deux trentenaire en costume assis l’un à côté de l’autre. Cravates dénouées pour trouver un peu de fraîcheur dans la chaleur étouffante de ce début de septembre -porte-document sur les genoux et portable dans les mains. Chemise bleu nuit lit ces emails, chemise bleu ciel sur Candy Crush.

Je sens d’un coup mon attention aimantée par une scène qui détonne avec le calme ronronnant. Ils sont debout, chacun l’épaule appuyée contre la porte. Leurs corps semblent enlacés, entraînés l’un contre l’autre mais je peux distinguer une toute petite distance entre eux, pas plus de trois centimètres.

Elle, dos à moi, d’une fraîche quarantaine et des cheveux d’un blond décoloré qui tombant sur sa veste en cuir marron chocolat. Plus bas, un jean bleu brut taille haute dont les moulures ne laissent aucun doutes sur son abonnement à une salle de sport. Lui, grand métisse, à deux ou trois années près le même âge, un corps puissant glissé dans un costume gris clair et une belle chemise blanche dont les deux premiers boutons sont détachés. Il dégage une sensation de calme. Soudain une pulsion de désir saisit les hanches de la femme. Elle franchit dans un élan l’infime écart qui les sépare et se blottit avec force contre lui, les mains posées sur les revers de sa veste tandis que lui la saisit par le bas de la taille. Une fine alliance dorée brille à l’annuaire de la femme, les siennes sont vierges.

Ils s’embrassent fougueusement: leurs lèvres perlées d’humidité par la chaleur et l’excitation font perler d’humidité s’unissent et se séparent en un instant. Elle lui glisse furtivement quelques mots à l’oreille, il lui dépose calmement un baiser sur le front, sans rien dire. Le visage de la femme, creusé par le rictus du stress permanent que certaines professions rendent inévitable, semble maintenant détendu. Ses yeux se plissent et sa bouche se recourbe en un sourire apaisé, partageant la sérénité qui se dégage de celui contre lequel elle se presse. Le bruit métallique des rails, la respiration lourde de la machine s’atténue doucement. Le moment semble être à l’arrêt quand une voix désincarnée propulsées par les hauts parleurs annonce la station.

Désynchronisation.

Le métro freine à l’extérieur alors que dans son ventre, tout s’accélère. D’abord un léger mouvement dans la poche arrière de la femme. On devine une forme rectangulaire qui s’allume en vibrant. Elle se détache brutalement de l’homme, sort son téléphone d’une main et ouvre la porte de l’autre. J’entraperçois en une brève seconde son visage alors qu’elle passe devant ma fenêtre: plus un souffle du bonheur si intense il y a encore un instant… Complétement évanoui.

Vite ! Je me précipite sur la fenêtre, l’ouvre au moment où elle décroche d’une voix déformée par l’émotion des soeurs jumelles Colère et Tristesse :

« Si je ne réponds pas c’est que je ne peux pas répondre ! … Arrête de t’excuser, ça me rend folle!»

Elle disparait dans la cohue du quai.

J’ai de la peine et de l’amour pour cette femme. Les années passent et les désillusions enflent, alors pas de remords pour cette bouffée d’air, de désir et de passion, loin du cadre habituel qui l’étouffe. J’ai de la peine et de l’amour pour son mari, qui ne comprend probablement pas comment regagner le respect et le désir de celle qu’il a épousé. Il doit tenter mais maladroitement : chaque pas dans la mauvaise direction pousse inévitablement sa femme vers l’autre.

C’est ce qui me passe par l’esprit quand je retombe sur l’homme, maintenant en train de remettre en place son début d’érection d’un geste décontracté. Ma tête remonte et notre regard se croise.

Connexion.

Il sait que je devine pour eux mais il garde pourtant cet air serein. Sans gêne ou honte mais sans fierté mesquine non plus de rendre un autre cocu. On hoche mutuellement la tête : deux hommes de la même tribu. Le calme de l’empathie et de la compréhension plutôt que l’hystérie du jugement.

Nos regards se séparent alors que le métro reprend avec bruits et secousses sa glissade sur les rails. Tous dans la même direction, chacun vers sa destination.

Jérémie Lambert.

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Written by Jeremie Lambert
Récits et pensées straight outta Paname. Allergique à l'orthographe.