20h52

Enfin au chaud ! Mon pote Mathias se laisse tomber dans le canapé moelleux et une fois mon manteau enlevé, je fais de même. Rien de changé depuis la dernière fois que j’ai mis les pieds ici. Le salon est toujours plongé dans cette ambiance Katmandou occidentale. La lumière tamisée imbibée du pourpre des murs vient se fondre avec les ondulations au plafond des volutes de fumée des bougies et du haschich qui embaument la pièce. Pour la décoration c’est un bordel joyeux mais homogène. Entre autres des centaines de vinyles et de livres jaunis sur les étagères, des reproductions de photos de Diane Arbus, des peintures Thangka bouddhistes ou encore une petite vitrine garnie de bijoux colorés de toutes formes et du monde entier. Au milieu de ce cabinet de curiosités tendance hippy, on pourrait très bien être en 2016, 1989 ou encore 1968 si ce n’était pour l’écran plat dernier cri posé par terre et toujours branché, en muet, sur National Geographic Wild.

Ils sont quatre à vivre au 12ème étage de cette immense tour de Babel du XIXème arrondissement. Il y a le père, la mère avec son nouveau mec Toitoine, et enfin le fils Noé, 16 ans passionné de poésie et absent ce soir. Comme d’habitude, un joint circule. Tout en leur parlant je les observe : ils ont gravit le pic de la cinquantaine, les cheveux virent au gris, les visages se marquent, les rides se creusent. La faute de l’âge mais de l’héroïne aussi, consommée hier à foison, un peu plus rarement aujourd’hui. Le bedo m’arrive dans les mains, éteint. Pas de briquet à proximité, je saisis une bougie dans un socle en faïence bleu nuit avec des inscriptions en arabes, l’approche de mon visage. Le joint se rallume dans le crépitement de la feuille qui s’embrase. Trois grosses bouffées, la fumée coule dans ma gorge avant de ressortir dans un nuage opaque, je le fais tourner à Mathias. La bedave n’est pas une de mes habitudes mais j’ai assez fumé pour savoir que si la weed me rend euphorique ou érotique un peu comme une ivresse au champagne, avec le hasch c’est plutôt le vague à l’âme. Au bout de quelques minutes je sens que oui, c’est bien ça, les effets arrivent. Chaque muscle de mon corps se détend et mon esprit commence à flâner, alors que Toitoine continue son histoire dans son éternel jargon :

« Bref j’arrive enfin à l’aéroport d’Orly, je me pointe devant le check-in et là, merde ! Je crame que j’ai oublié mon passeport à la casa. Du coup je passe un coup de fil pour prévenir la ferme et me revoilà ici pour reprendre un billet et mes papelards. »

La ferme c’est cette exploitation où ils se fournissent tous les deux ou trois mois au nord du Maroc, loin des riads somptueux de Marrakech, dans la région la plus pauvre du pays : Le Rif. Là, entre les arides montagnes ocre et le ciel bleu azur s’écoule la mer des champs de cannabis dont les flots verts s’étendent sur des centaines d’hectares. En règle générale, un des producteur vient les chercher dans une vieille bagnole un peu déglinguée. Ils restent ensuite à travailler nuit et jour dans la ferme, le temps de préparer la commande : rouler la pâte de haschich en fines tiges de trois grammes puis les emballer hermétiquement. En parlant de ça, je ne vais pas rentrer dans les détails sur comment ils s’y prennent pour le ramener mais… bon, disons que l’expression « shit » n’a jamais mieux pris son sens. En tout, l’expédition prend quatre ou cinq jours.

Alors que je sens en moi les effets du hasch à leur apogée, une conversation avec Abdel, un pote algérien lui aussi pendant un temps dans le trafic me revient. Un gars de son village s’était fait gauler à Tanger par les douanes et enfermer à Satfilage, une des pires prisons du Maroc. Une fois sorti il lui avait raconté son calvaire et putain ça faisait froid dans le dos. Dans ce bagne de 2400 prisonniers pour une capacité de 400, où les tueurs sont mêlés aux violeurs ou au simple passeur de shit sans distinction, c’est l’enfer sur terre. Aucune hygiène, pas de nourriture : tout doit être payé par les prisonniers eux-mêmes. Sans argent, on doit rendre des services qui passent du tabassage d’un ennemi de notre « mécène » jusqu’au taillage de pipes. Je me souviens des anecdotes de coups de couteaux pour une cigarette et, si on ne veut pas se battre par peur de se faire alourdir la peine, on doit se scarifier en face de l’autre pour s’excuser. Ah et bien sûr, les gardiens tout puissants qui règnent sur le mitard à coup de torture et de corruption.

J’imagine Toitoine, lui qui a toujours le sourire aux lèvres en fredonnant un petit air gai, se faire attraper… La chute abyssale de sa petite bulle de rêve hippy un peu fané dans ce puit sans fond de folie et désespoir… Je le regarde parle, j’observe son visage juvénile presque angélique malgré son âge. Je doute qui puisse le supporter, ce serait trop.

21h04

Heureusement, un bref coup de sonnette vient m’arracher à mon songe morose.

« Ah, ça doit être Bernard qui passe prendre sa commande! »

Deux minutes plus tard un trentenaire en costume, de taille moyenne, se présente à la compagnie et en effet c’est bien Bernard. Il s’assoit, se met immédiatement à rouler un joint alors que Mathias m’en fait tourner un autre que je décline.

Encore un peu dans les vapes, je jette un coup d’oeil au nouvel arrivant. Il a les yeux révulsés, ses doigts pianotent nerveusement sur la table en bois lorsqu’il ne se gratte pas la narine gauche. Tous les symptômes du parfait cocaïnomane. À chaque fois qu’il ouvre la bouche, il prend avant une brève inspiration qu’il expire ensuite en l’étirant tout le long de sa phrase fleuve :

« Je reviens d’une formation au headquarters de Black à New York j’ai quasiment pas dormi depuis deux jours mais ça va je suis en forme en plus y’a le montant des primes qui va être annoncé demain je pense que je vais chiffrer comme jamais donc du coup je suis un peu crevé mais pas trop non plus. »

« Black » c’est son employeur, la banque d’investissement Blackstone dont le revenu est estimé à un peu plus de 7,5 milliards, comme il me l’explique en ajoutant en un trait :

« Tu vois moi je bosse vraiment pour le top mondial des enculés genre là où t’as le vrai pouvoir je veux dire le pouvoir du pognon mais bon les deux c’est la même chose. »

C’est marrant, lors de la suite de son monologue c’est les deux sujets qui reviennent constamment : ses primes et à quel point ses employeurs sont des merdes. Je me demande un peu comment il se retrouve ici ; lui le golden boy chez les hippies. Mais il a l’air de vraiment bien les connaître, il leur demande comment va leur fils et s’intéresse vraiment à la réponse. Non y’a pas à dire, il est vraiment sympathique et touchant ce bonhomme, à première vue lucide et complétement paumé à la fois. Je parlerais bien encore un peu avec lui mais Mathias s’active. On se resape, on fait la bise à tout le monde et la porte se referme derrière nous.

21h15

Dans le couloir on évite d’allumer la lumière : la grande baie vitrée donne une vue imprenable sur tout le XIXème. En silence, on contemple les lumières dorées, bleus et rouges qui viennent se miroiter dans l’eau noire comme de l’encre du canal de l’Ourcq. Un peu plus sur la gauche les deux clochers de l’église Saint Christophe se dressent haut dans la nuit, surplombant le kiosque du petit square de la place de Bitche dont le nom nous a toujours fait marrer. Un tintement résonne, les portes s’ouvrent : on s’engouffre dans l’ascenseur.

21h18

Le vent mordant du dehors nous donne un coup de fouet bienvenu, on se réveille de la torpeur du shit. Il fait bien trop froid pour épiloguer vingt ans donc on fait un sort au questionnement sur la suite des évènements en une phrase :

« Petit verre au Baron rouge ? »

On pénètre dans la station de métro, ligne 7 pour deux arrêts avant de monter dans la 5. On se laisse glisser jusqu’à Bastille.

21h49

Durant les cinq minutes qui nous séparent du bar à vin, Mathias se lance dans une anecdote de tournée avec son groupe au Japon dont il vient de se rappeler, et c’est avec un putain de sourire et des larmes de rire dans les yeux qu’on rentre dans le bistrot. Ambiance bonne franquette, ça gueule, ça rit et ça fait du bien après les divagations sombres de tout à l’heure. Direction le bar. On fend la foule mélangée entre touristes guidés par TripAdvisor, habitués et pochetrons du quartier, on règle nos deux Merlot de la Dèche (Merlot d’Ardèche, 1e50 le verre de 15 cl).

« Tchin ma poule »

Première gorgée. Ah ce que c’est bon la sensation de velours du vin fruité dans la bouche après le goût âpre du bedo ! On jette un coup d’oeil à la faune autour de nous. Un regard qui en croise un autre ; elles sont deux dans le coin du bar. Un sourire timide, on leur rend en levant bien haut notre verre dans leur direction en rigolant, avant d’aller les rejoindre.

Jérémie Lambert.

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Written by Jeremie Lambert
Récits et pensées straight outta Paname. Allergique à l'orthographe.