Ceci est mon premier article sur La Frasque et je vous dois la vérité. Déjà parce que c’est une bonne manière d’entamer une relation et ensuite parce que ça me fait une intro et qu’il en faut bien une. Voilà déjà un petit moment qu’Anatole me demande d’écrire un article pour La Frasque. Le schéma est toujours le même : il a bu (trop), il est tard (trop) et il me prend à part pour me dire que je suis génial (raisonnablement) et que je devrais lui écrire un article, tandis que toute mon attention est focalisée sur ma vessie, ses limites physiques et le mec qui se secoue le zgeg depuis une demi-heure au-dessus de l’urinoir (mais comment peut-on avoir AUTANT de dernières gouttes ?). Un soir où je devais être vraiment à la limite de mes forces mentales et vessiesques, Anatole m’avait arraché un “OUI !” — un “oui” de libération alors que je me soulageais sur la banquette en skaï du bar, mais qu’il interpréta comme un “Oui Anatole, je vais écrire pour La Frasque, je t’aime, marions-nous”. Bref, voilà que je me retrouve à chroniquer le concert de Batuk et Leska au Badaboum.

Il faut savoir que la culture musicale de ma prime jeunesse se situe quelque part entre un engouement à la limite du coming out pour les boys bands, la cassette audio “Hélène” de Roch Voisine coincée dans mon walkman et le générique des Minikeums. Comment peut-on avoir la putain d’idée de me confier la rédaction d’un article sur de la musique branchée ? Et qui dit encore “branché” ? Assailli de questions, je fais comme tout bon journaliste qui se respecte : je pompe plein de trucs sur les internets.

Batuk nous vient de loin. Ça sent bon le township, le home-jacking, l’Afrikaner, les culs de jatte qui tirent des coups de fusil dans les portes de chiottes, les rappeurs chelous et tous les autres clichés qu’on peut accoler à l’Afrique du Sud quand on a aussi peu de culture que moi. Mais la vérité, c’est que Batuk est l’exact anti-cliché. C’est un projet (plus qu’un groupe au sens traditionnel du terme) qui s’articule autour de Spoek Mathambo (le faiseur de sons génial qui met un gros coup de pompe dans l’électro sud-africaine), Manteiga (chanteuse et performeuse) et Aero Manyelo (producteur et DJ qui s’amuse avec les “sons africains” — je retrouve ce terme dans plusieurs articles à son sujet en me demandant ce que peut bien être un “son” qui recouvre un continent multiculturel de plus d’un milliard d’habitants… Bref). Et surtout, Batuk c’est un projet protéiforme (+1 point en terme journalistique) qui accueille tout ce qui se fait de badass (-1 point en crédibilité journalistique) dans une Afrique en plein boom créatif.

Et c’est ainsi que Batuk s’accouple (créativement) avec Leska, duo de DJ originaire de Rennes (et donc, j’imagine, versé dans l’alcoolisme), adepte d’une électro smooth qui coule toute seule comme une bière craft de putain de hipster.

Si on résume, Batuk+Leska, c’est un peu comme une murge à la bière dans un township : c’est chaud et doux, et un peu froid et un peu dur, c’est dangereux et on s’y sent comme à la maison, ça sent les contrastes et les rencontres. Mais au final, ça fait du bien et ça donne le savoureux “I Got You”, son tubesque qui mêle les nappes de synthé dont use (et abuse) la hype électro française et les accents plus exotiques de Batuk — et surtout le charisme dingue de sa chanteuse (mais on y reviendra, coeur sur toi Manteiga). Bref, ça déboite. Et de toute façon, n’imaginez pas que je vais en dire du mal, moi j’ai eu les places gratos. Allez écouter sur Youtube ou piratez-le sur eMule si vous voulez savoir, hein, vous êtes grands.

À H-24 du concert, je panique un peu en me rendant compte que tout ça est un peu pointu musicalement et que je me sens à peu près aussi compétent en la matière qu’un pied d’Oscar Pistorius. En PLS dans ma cabine de douche, j’appelle Anatole pour lui dire que j’abandonne. Il me remonte le moral en me conseillant de bouger mon petit bouli de métrosexuel parisien.

Ce jeudi soir, il fait bon et tout ce que la jeunesse parisienne compte de Stan Smith est venu piétiner le dance floor du Badaboum. Après un repas équilibré (une barquette de frites), on s’installe dans l’axe de la petite scène du Bada en tétant nos Corona.

Leska débarque, duo de T-shirts blancs qui s’avance d’un pas décidé sur scène avec l’air des gosses qui montent à Paris pour tout niquer. Et ça commence plutôt pas mal avec un I Got You (malheureusement sans Batuk) expédié dans une version étirée, triturée et malmenée mais qui chauffe tout le monde immédiatement. Les rennais balancent leur unique tube comme on se débarrasse d’une meuf qu’on n’aime pas assez : en donnant tout pendant 5 minutes avant de partir sans se retourner. En vrai, c’est efficace. Presque trop. La suite retombe un peu, malgré beaucoup (beaucoup) d’énergie — un peu trop tant on peine parfois à suivre Leska avec ses sons hyper référencés (Fakear en tête, ou un ovniesque morceau chanté Flavien Berger-like). En résumé, l’énergie emporte tout et on ne serait pas contre un second round, quand le duo se sera un peu affirmé.

Une autre pinte et Batuk débarque. On ne va pas se mentir, toute la salle attendait ce moment. Dans un premier temps, c’est Manyelo qui se campe derrière ses platines et s’occupe de chauffer le parterre de moustachus qui s’agite à ses pieds. Sous la casquette Puma, ça remue avec élégance pour balancer des premiers beats bien puissants et qui n’ont rien des “sons africains” vendus par Les Inrocks (ouais, je balance). Dans la salle, le public est carrément beau et bigarré, ça me rappelle les grandes heures Love United. Il y a de l’imprimé cainf et du babtou fragile en costard Brice, du slim et du sarouel et ça s’agite joyeusement. Ça explose même quand Spoek Mathambo et Manteiga arrivent sur scène. Si Mathambo et Manyelo sont la tête de Batuk, Manteiga en est sans conteste les jambes, les tripes, le coeur et l’âme. Avec sa tête de sale gosse et ses petits bras en allumettes, elle va soigneusement démonter la Badaboum, brique après brique, et livrer une prestation qui fait autant appel à l’énergie qu’à une forme d’intelligence scénique, tout en simplicité et en naturel. Je suis amoureux, et on est un paquet dans ce cas dans la salle. Les titres s’enchaînent avec une logique qui embarque le public : on attaque à fond, et ensuite on accélère. Sans calcul. C’est sans calculer non plus que Manteiga invite une quinzaine de personnes sur scène dans un joyeux bordel de danses épileptiques incontrôlées (moi) et de danses africaines stylées (les 14 autres). On se fait gentiment jeter de scène par la sécu, mais tout se fait dans un esprit de grosse boum d’enfants pas sages. Le trio enchaîne sur un improbable “Shake your Badaboum” qui se transforme en battle de twerk lascif. Je ne verrai plus l’enseigne du Badaboum de la même manière.

Tout cela passe trop vite, même si le public aux joues rosies et aux corps moites semble en avoir eu pour ses dineros. On sort de là en se disant qu’il va falloir guetter les prochaines venues dans l’hexagone de ces sud-africains. Bon sang : c’était putain de cool.

Voilà, j’arrive au bout de ce live report. Il ne me reste plus qu’à filer mon numéro de sécu à Anatole pour qu’il puisse établir ma fiche de paye (malgré cette étrange manie qu’il a de partir en courant dès qu’on parle argent).

J’espère à la prochaine, et d’ici là : Shake your Badaboum.

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Written by FAT
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