J’étais en soirée quand on m’a proposé ces places pour Tony Allen. Le nom ne me disait rien donc j’ai demandé autour de moi. En cinq minutes, un politicien de trente ans et une dealeuse de soixante m’ont appris que c’était un Nigérian et probablement un des meilleurs batteurs au monde. Vendu, rendez-vous pris dans huit jours à l’Elysée Montmartre.

Lundi 20, 19h.

Je fume une clope en sortant de la gare d’Austerlitz. Une semaine et un week end familial assez éprouvant. Surtout cette visite de la mif en Touraine. Alors là, je n’ai qu’une envie : faire le vide. Me perdre dans l’ambiance nocturne de Paname. C’est mon petit rituel dès que je m’éloigne plus de deux jours de la ville maternelle.

Le concert d’Allen fera parfaitement l’affaire.

Du coup, passage express à l’appart pour déposer mes affaires et passer sous une douche brûlante. Je jette quand même un coup d’œil à sa page Wiki. Apparemment c’est le créateur de l’Afrobeat et il a collaboré avec des groupes comme U2 ou Gorillaz.

Merde ! Déjà vingt-heures !

J’enfile un perfecto, dévale les escaliers et saute dans le métro. Ligne 2, direction Anvers. Le gros serpent aérien ondule entre les immeubles et les lumières de la capitale. Au fond du décor, le Sacré-Cœur trône dans la nuit. Le crissement des freins, le chuintement des portes qui s’ouvrent. Je sors du wagon.

L’Élysée Montmartre se dresse devant moi.

Je soutiens son regard mais avec respect. C’est quand même cette dame qui a inspiré certains de mes tableaux préféré de Toulouse Lautrec. Et malgré ces deux-cent ans et un incendie, elle reste belle. Bref, une fois rentré, la jolie Guyanaise de l’accueil me tend ma place avec un sourire. Quelques marches et une grande porte plus tard me voilà dans la salle. Noire de monde, elle est plongée dans l’obscurité. Lumières éteintes, le concert est sur le point de commencer. D’un coup les spots s’allument et l’ambiance s’enflamme.

Allen rentre sur scène.

Lunettes de soleil, chapeau et chemise orange qui claque. Honnêtement, je ne pense pas avoir déjà vu un bonhomme de de soixante-dix balais aussi swagg. Il s’installe en toute décontraction derrière sa batterie pendant que le reste du groupe le rejoint.

La salle s’est calmée maintenant, elle retient son souffle : la baguette d’Allen est en suspension au-dessus d’une de ses cymbales. Trois fois, sa main chute paisiblement.

TING. TING. TING.

C’est plus calme que ce que j’aurais imaginé. Plus profond aussi. On sent que sa batterie est enracinée dans la terre. Sa musique fait vibrer quelque chose d’enfoui, d’ancien en moi. Et puis basse, piano et saxo se lancent dans la danse. Je me sens bien, détendu. Bercé par les douces vagues du rythme, je me laisse doucement dériver le long du flow. Juste avant de fermer les yeux, j’aperçois comme un nuage de fumée sous l’intense lumière des projecteurs.

Paupières closes, extinction des feux.

Les notes résonnent dans ma tête. Elles me guident vers un autre nuage. Ou plutôt un brouillard. Celui de ce matin, baignant la banlieue de Tours et la maison de mes grands-parents. Il est fait de souvenirs entremêlés. Certains datant de ce week-end, d’autres vieux de plus de vingt-cinq ans. Des souvenirs amers. La musique n’est plus qu’un faible écho lointain…  Je me perds dans le brouillard de la mémoire. C’est sombre, l’air est glacé. Plus un bruit, silence complet. Je me sens disparaître dans cette brume.

Mais j’aperçois une lueur, loin devant.

Elle m’attire instinctivement. Alors j’avance vers elle, pas à pas. Au début je marche avec difficulté, je me sens épuisé. Pourtant, en me focalisant sur la lumière je retrouve des forces. D’autres souvenirs viennent croiser ma route. Contrairement aux précédents, ils m’apaisent. Ils me rappellent que malgré les années, mes grands-parents n’avaient toujours pas fait la paix avec les douleurs des enfants qu’ils étaient.

Une lumière dorée et chatoyante m’enveloppe entièrement.

Je me souviens qu’on inflige la souffrance qu’on a subie. C’est comme ces mômes qui ruinent n’importe quel endroit où ils foutent leurs pieds et leur petit cœur brisé. Et ce n’est pas sain d’être en colère très longtemps contre un enfant. Un adulte doit comprendre et pardonner. Je souris et ouvre les yeux.

« Puuuuuuuta madre ! »

L’Espagnol à côté est en délire. Et toute la salle avec lui. Derrière moi j’entends une femme répéter en boucle que c’est le meilleur solo qu’elle n’a jamais entendu. Merde ! Combien de temps je suis resté dans mes pensées ! J’ai plané pendant toute la chanson ! Je jette un coup d’œil vers la scène : elle baigne dans une lumière dorée.

C’est à cet instant que je réalise.

Je ne les ai pas entendus cette chanson et ce meilleur solo de l’histoire. Mais je l’ai vue. Cette lumière qui m’a guidé hors du brouillard, la même que celle sur scène, c’est celle de la musique. Et si ce morceau est la preuve que la musique adoucit les mœurs, on dit aussi que les yeux sont le reflet de l’âme. Rien d’étrange à avoir vu ces notes au final.

Toujours dans la lumière dorée, un splendide sourire s’affiche sur le visage de Tony Allen. Ce smile se tourne dans ma direction. J’essaye de trouver le regard du docteur Allen derrière ses verres fumés. Et je lui dis merci.

SI ce périple dans l’Afrobeat vous a plu, n’hésitez pas à le partager et surtout à tendre une oreille à l’album Secret Agent.

Images par Mathias Rigal
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Written by Jeremie Lambert
Récits et pensées straight outta Paname. Allergique à l'orthographe.