De Paris à Bogota, l'éternel retour aux sources de Rocca

De Paris à Bogota, l'éternel retour aux sources de Rocca

Cette semaine, La Frasque voyage en Amérique Latine. Aujourd'hui, on fait une petite escale à Bogota pour vous donner des nouvelles de Rocca. Vous vous rappelez de lui?

Né à Paris de parents colombiens, c'est une légende du rap dans deux pays séparés par 8600 kilomètres. Piqure de rappel ou premier vaccin pour certains, les Jeunes de l'Univers est l'un des classiques les plus classiques du rap français. Il représente l'état d'esprit, le mode de vie et l'espoir d'une génération qui a vu le rap naître et grandir.

Plongé dans les rues de New York dès l'adolescence, il a pris le rap à la source. A 15 ans, il voit Guru (Gang Starr) sur scène et comprend que c'est ce qu'il veut faire de sa vie. Rocca a fait ses armes dans les années 1990 avec le collectif légendaire La Cliqua aux côtés de Daddy Lord C. Dans la rue, leur influence se comparait alors à celle de NTM ou d'IAM.

"Ma génération s'élève du béton comme un drapeau
America Latina, Africa, represento Colombia"

Dès son premier album, il raconte les sentiments d'un jeune coincé "Entre Deux Mondes". Le rêve américain lui pend au nez mais la France l'héberge en lui rappelant constamment qu'il est issu de l'immigration. C'est une constante dans sa musique et son titre phare sample "Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux", de Michel Berger. On a rarement vu des combinaisons si cohérentes.

Il continue sa route avec un statut privilégié au sein de La Cliqua mais ne parvient pas vraiment à relever le niveau sur ses albums solos. Cherchant constamment à revendiquer sa double identité, il ne trouve plus son compte dans les breakbeats qu'imposent les normes du rap français de l'époque. Il lance alors sa carrière outre-atlantique avec le groupe Tres Coronas. Leur musique audacieuse, utilisant des rythmes latinos, contribue à ouvrir les portes du hip hop à la Colombie.

Ce palmarès fait partie des plus respectables. Son succès binational a même attiré l'attention du réalisateur franco-espagnol Christian Poveda, qui lui offre un morceau avec Yuri Buenaventura. Pendant près de 10 ans, la Colombie a pu profiter pleinement de son talent alors que son pays natal l'oubliait, car il s'en détachait.

En effet, hors de France, il trouve une totale liberté artistique. Il se sépare du sample et des breakbeats, monte son propre groupe avec des musiciens expérimentés et continue son chemin. Il en revient donc aux sources de la musique d'avant les synthétiseurs, afin de créer à volonté.

On a bien compris le caractère de Rocca : pour aller de l'avant, il aime s'inspirer du passé. Comment pourrait-on donc croire qu'il serait capable d'oublier la France? En 2016, il sort un album avec une version en espagnol et une en français, logiquement appelé Bogota-Paris. Sur les deux disques, on a littéralement les mêmes morceaux rappés dans une langue différente.

Il serait facile de crier à la douille, mais le travail est colossal. Il faut trouver de nouvelles rimes et de nouveaux placements tout en conservant les mêmes instrumentales. Une prise de tête incroyable qui prouve l'amour de l'artiste pour les deux pays qu'il veut représenter.

Dans l'album, il passe beaucoup de temps à "bénir le rap à l'ancienne" et à prôner un "Retour à la source", mais a l'audace de s'essayer à des flows et des beats contemporains à la Ace Hood. Sur ces morceaux-là, il frappe à côté. On le sent bien plus à l'aise, naturel, sur des morceaux plus mélodieux. Le projet est donc inégal mais on comprend que l'égo du rappeur prend parfois le dessus sur l'humilité du musicien.

"Rien de tel qu'un bon boom-bap pour voir ton niveau dans le rap",

lâche-t-il dans un accapella placé entre un beat trap et une instru dubstep

On vous conseille de profiter de notre road trip pour revenir sur cet album et sa carrière. Par sa démarche d'un authentique rare, Rocca est et restera une légende du rap.

Théodore Cohen

Theodore Cohen,