PNL - Deux frères : nos impressions à chaud

PNL - Deux frères : nos impressions à chaud

Quatrième album ô combien attendu du duo des Tarterêts, « Deux frères » est officiellement sorti cette nuit sur toutes les plateformes de streaming ainsi que dans les bacs en deux versions, chacune comportant un morceau bonus différent. Après presque trois ans d'attente et une discographie quasi-irréprochable, le nouvel album du duo tient-il ses promesses ?

Véritable événement musical de l’année, on s’est dit qu’il fallait marquer le coup et vous proposer une analyse track-by-track de l’album à chaud. Alors oui ça reste peut-être un exercice un peu simpliste pour parler d’un album, mais à la différence d’un certain gros média dont on taira le nom, on va s’appliquer à le faire sérieusement, nous au moins.

 

Au DD

J'vis dans un rêve érotique, où j'parle peu mais j'caresse le monde/J'meurs dans un cauchemar exotique, où la Terre ressemble à ma tombe

Morceau déjà connu depuis une semaine, « Au DD » avait surpris son monde avec sa petite boucle de guitare entêtante qui a convaincu une partie du public autant qu’elle en a rebuté l’autre. Renforcé par un beat sec et puissant qui vient trancher avec la légèreté de cette guitare, le morceau est une parfaite entrée en matière. Ademo et N.O.S. rappellent au monde entier (oui, l’expression n’est pas forcément exagérée dans leur cas) qu’ils savent toujours faire ce qui a fait leur succès depuis qu’ils rappent ensemble sous le nom de PNL. À savoir rapper, chanter, insulter et user d’onomatopées avec talent. Le champ lexical de la vente de drogue et de la jungle est également toujours présent, et les références cinématographiques aussi. Un début d’album énergique et prometteur donc.

Autre monde

Et j'ai plein d'questions pour mon Créateur/En attendant j’traîne, j'fais plein d'erreurs

Après un premier morceau entre ciel et terre, « Autre monde » nous emmène déjà en voyage dans le reste du système solaire. Les deux frères profitent d’une production aérienne de BBP, pour épancher leur spleen comme ils ont toujours su si bien le faire. Leurs voix sont filtrées, comme s’ils rappaient à travers l’interphone de leur vaisseau spatial. Ce travail sur les voix est encore plus présent sur le couplet d’Ademo, qui laisse même échapper certaines de ses fins de rimes vers l’infini du cosmos. Le soin apporté aux détails sonores est bel et bien toujours là.

Chang

Le paillasson a pris 15 ans comme moi poto/Sauf que moi j'vais partir lui il restera dans le ghetto

Troisième morceau au titre énigmatique vu son contenu, « Chang » nous fait cette fois rester en orbite géostationnaire. Les couplets d’Ademo et N.O.S. évoluent en crescendo, des éléments de la prod s’ajoutant au fur et à mesure, renforçant notamment la nostalgie du couplet d’N.O.S. En effet, il y évoque son attachement pour la tour et l’appartement où il a grandi. Son couplet se démarque avec un texte poignant mais le refrain du morceau, assuré par Ademo, reste cependant en deçà des attentes. Un morceau qui gardera une place importante au sein de leur discographie (Ademo évoque également leur mère en des termes particulièrement élogieux, une première chez PNL), mais au final musicalement un peu ennuyeux, on espère que la track suivante amènera un peu plus d’énergie et de folie.

Blanka

Et si cette vie n'est pas bonne, j’la baiserai pas/J'veux pas être comme le roi, j'vaux mieux que ça

Eh bien pour l’énergie on repassera. Morceau portant le nom du personnage brésilien du jeu vidéo Street Fighter, la prod (déjà utilisée tout récemment par un rappeur peu connu du nom de Doni M), est plus que jamais éthérée. Les deux frères chantent toujours plus qu’ils ne rappent, et on commence à avoir la fâcheuse impression de toujours écouter le même morceau. C’est par contre Ademo qui vole ici la vedette à son frère, avec d’abord un refrain fait en grande partie d’allitérations en K. Son couplet sort également du lot, avec certaines fins de rimes gonflées à l’hélium. Inattendu et osé. Première remarque après les quatre premiers morceaux : peu de formules véritablement marquantes à se mettre sous la dent, même si l’écriture reste ceci dit d’excellente facture.

91’s

Le miroir est net, le visage est brisé/On chante en public mais nos larmes sont privées

Voilà enfin le regain d’énergie et de folie tant attendu pour relancer l’album. Sorti en août dernier, ce morceau a été pensé comme un hit estival mais n’en a finalement pas été un (on se demande encore pourquoi il n’a pas été accompagné d’un clip à sa sortie). Pendant funk d’un « J’suis PNL », ce morceau festif aurait parfaitement eu sa place dans un jeu GTA.

À l’ammoniaque

J'crois que personne ne vit sans regrets/Nous, on est tout l'contraire de Piaf

Encore un morceau déjà connu du public, « À l’ammoniaque » était un premier single résolument surprenant qui a décontenancé plus d’un auditeur, à commencer par l’auteur de ces lignes. Loin du rap, on a affaire ici à une véritable chanson d’amour (néanmoins à double sens) interprétée avec quasi uniquement une guitare sèche accompagnée d’un beat lent et très discret qui prend des sonorités de western en fins de couplets. Le morceau est aux antipodes du précédent, mais la magie prend malgré tout. D’abord méfiant vis-à-vis de ce morceau qui s’éloigne plus que jamais des carcans du rap, force est de constater qu’il s’insère parfaitement bien dans la continuité de l’album. Si les textes sont évidemment d’une qualité incroyable chez PNL, l’interprétation de ceux-ci touche ici un niveau rarement atteint.

Celsius

On prend l'rap, on l'encule à deux/On prend l'bat', le fait ner-tour à deux

Là où ils avaient fait l’erreur d’enchaîner sur trois morceaux planants plus tôt dans l’album, les deux frères alternent cette fois mieux les ambiances. « Celsius » avait été teasé à la fin du clip du morceau précédent, et il tient complètement ses promesses. Avec une nouvelle prod atmosphérique signée BBP composée de notes de synthé qui auraient parfaitement eu leur place dans un jeu de Nintendo 64, les deux frères perpétuent l’analogie entre leur succès dans la musique et dans la vente de drogue, toujours avec ce spleen qui leur colle à la peau. Comme déjà entendu à plusieurs reprises dans l’album, le deuxième couplet du morceau, interprété par Ademo, fait l’objet d’une attention toute particulière au niveau de la voix. Il a d’ailleurs la bonne idée de varier son interprétation pour notre plus grand plaisir.

Deux frères

Jamais les mêmes femmes : moi, c'était les belles blondes/Lui les vénézuéliennes, moi dehors, lui qui tombe

Nouveau morceau avec une instru évolutive au gré des couplets, nouvelle prod aux accents de jeu vidéo. Si les deux frères en profitent pour se livrer un peu plus, c’est surtout N.O.S. qui surprend son monde en citant même leur père dans un couplet clairement plus intimiste qu’à l’accoutumée. Pour rappel, leur père est une ancienne figure du grand banditisme essonnien qui a élevé ses enfants quasi-seul, leur enseignant les valeurs de la famille.

Hasta la vista

J'suis resté en bas plus tard pour faire plus de moula/La chaise est restée au fond du hall, moi j'suis plus là

On va pas passer par quatre chemins, ce morceau surfe sur le succès de « Bené » issu de l’album précédent. Les amateurs adoreront, les autres non. Mais là où ce morceau est quand même assez original c’est que les deux frères saupoudrent un peu de raï sur ce morceau de reggaeton. Vraie réussite.

Cœurs

Et nique la vie d'artiste, tu sais, je viens d'en bas/Les cliquos, les grosses têtes et les rats s'rappellent de moi

On attaque la deuxième partie de l’album avec un retour au rap planant si caractéristique du duo de Corbeil-Essonnes (la prod est l’œuvre de MKSB, auteur des type beats utilisés sur « Le monde ou rien » et « J’suis QLF », donc rien d’étonnant). Après un début de morceau assez calme, le couplet d’N.O.S. finit par s’énerver un peu, avant de se conclure de manière étonnamment douce (on avait pas entendu ça depuis "La petite voix"). Encore des variations dans l’interprétation qui sont du meilleur effet. Couplet en revanche moins inspiré de la part d’Ademo. Nouvelle remarque : les refrains sont quand même en général assez quelconques, force est de constater que très peu d’entre eux seront susceptibles de rester durablement en tête.

Shenmue

J'vends la Ryu été comme hiver/Easy ou hard, j'prends pas d'holidays

Grosse prise de risque sur ce morceau, avec un refrain auto-tuné un poil enfantin d’Ademo qui joue avec sa voix en partant dans les aigües. Le tout va de pair avec son couplet en début de morceau qui grouille de références à des personnages de jeux vidéo entrecoupées d’ad-libs à base de cris effectués par ses soins, tous plus farfelus les uns que les autres. De son côté, N.O.S. nous gratifie d’un couplet plus en retenue, très solide mais qui souffre forcément de la comparaison avec l’originalité de celui de son frère. Clairement un morceau à part au sein de cet album qui fera beaucoup parler. Mention spéciale à la prod de Nk.F et Joa des Trackbastardz qui font comme toujours un travail remarquable aux manettes.

Kuta Ubud

Puis on a pris les eu', tout investi dans l'jeu/C'putain de game a redressé ma putain d'queue

On arrive au morceau le plus mou de l’album, que même le couplet mélodieux de N.O.S. en deuxième partie de chanson, le solo de trompette à la toute fin et ni même la référence aux célébrations de Pauleta ne réussissent à sauver. Pas grand chose d’autre à dire si ce n’est qu’on espère que la track suivante nous sortira de notre torpeur.

Menace

Il m'faut 9 milli dans tous les pays/Peu importe le langage de mes ennemis

Ouf, nouvelle prise de risque avec ce morceau aux sonorités trap/électro. La prod est épileptique, exactement ce qu’il fallait à ce moment de l’album, du turn up quoi. On en profite pour signaler que le soin apporté aux détails sonores est toujours aussi impressionnant, fruit du travail de Nk.F aka Nikola Feve, l’ingénieur du son que le rap français s’arrache. Après un premier couplet et un refrain relativement classiques d’Ademo, N.O.S. se lance dans une interprétation assez folle qui n’est pas sans rappeler les jeunes têtes d’affiche du rap américain telles que Trippie Redd ou Lil Uzi Vert. Sa voix est limite méconnaissable, mais c’est un nouveau pari artistique qui s’avère payant. Nul doute que ce morceau fera beaucoup parler lui aussi.

Zoulou tchaing

Baba, pour ton sourire, j'donnerais ma vie/Et p't-être même ma place au paradis

Retour au calme avec ce morceau empli de mélancolie qui traite notamment de leur père dans le second couplet. Après une ouverture plutôt classique d’N.O.S. et un refrain agrémenté de nouveaux ad-libs avec la voix robotique entendue dans « 91’s », c’est cette fois au tour d’Ademo de briller avec un texte incroyablement intimiste où il fait part de tout le respect qu’il a pour leur géniteur et se fend même de trois « J’t’aime » à la suite. Du jamais vu chez PNL, chez qui les sentiments sont le plus souvent exprimés au détour de différentes de figures de style. Si ce morceau est effectivement poignant de par ses textes et son piano mélancolique, il manque cependant d’une bonne dose d’énergie qui lui permettrait d’avoir envie de retourner dessus.

Déconnecté

J’survole ce monde, terriens me pointent du doigt/Quand j'rappe, j'les baise fort, j'dois être maladroit

Avec un sample retravaillé issu du générique de Scarface, la voix d’Ademo ouvre le morceau de manière agressive. Une grosse caisse claire sur le refrain et une guitare électrique filtrée, c’est, une fois n’est pas coutume, sous l’eau qu’on a l’impression d’écouter « Déconnecté », ambiance « Le Grand Bleu ». Si la prod d’Nk.F et Joa est impressionnante, la performance de Tarik et Nabil laisse en revanche de marbre, oscillant tantôt entre interprétation un peu molle et surjouée. Et puis j’ai l’impression qu’on commence à sacrément tourner en rond quand même, le manque de phases qui restent en tête se fait plus que jamais sentir.

La misère est si belle

Mon cœur perd d'sa couleur, mon amour pour l’amour se meurt/Si j’partage ma douleur j’le f'rai avec mes démons

Nouvelle guitare sèche, pour une petite ballade sympathique produite par BBP. Aucune surprise dans leurs textes ni dans leur interprétation mélancoliques. Un morceau sympa mais sur lequel on ne reviendra sans doute pas beaucoup non plus. D’autant plus dommage qu’il vient clôturer la version streaming de l’album.

Frontières

J'suis loin dans mes pensées, j'préfères être franc, j'vous déteste tous/En chien, j'me suis forgé, un coeur de loup, la laisse m'étouffe

Conclusion de la version noire de l’album avec un nouveau voyage dans l’espace. Très belle prod vaporeuse de BBP et un N.O.S. très inspiré dans son interprétation. Ademo se montre quant à lui plutôt terre à terre avant de prendre lui aussi son envol en fin de couplet. À noter que le refrain a plus de chances de rester dans la tête, à la différence d’une bonne partie des morceaux de ce nouvel album. Première fin d’album physique réussie donc.

Capuche

J'remercie l'bon dieu tu sais j'suis free mais bon j'suis bête/Moi j'vais souvent vers l'obscurité dans la tempête

On termine la version blanche avec une nouvelle ballade aérienne qui manque encore une fois de caractère. Moment doucement ironique quand Ademo nous confie qu’il a songé à fuir à Los Angeles, alors que le duo n’avait pas pu se produire à Coachella à cause de son visa refusé, du fait de son casier judiciaire. En tout cas je n’irais pas jusqu’à dire qu’on s’ennuie ferme mais on n’en est pas loin, malgré les petites sonorités insulaires en fond sonore. Si vous avez envie d’acheter le CD, un conseil : prenez l’autre version.

 

Ressenti général

« Deux frères » serait-il pour PNL l’album de la stagnation ? Hormis quelques prises de risque salvatrices et des élans d’inspiration bien sentis qui viennent apporter un intérêt à ce nouvel album, celui-ci souffre malgré tout de beaucoup trop de creux où on en viendrait presque à s'ennuyer en attendant le morceau suivant. Le duo commencerait-il à tourner en rond ? Entendons-nous bien, ce nouvel album va certainement une nouvelle fois affoler tous les compteurs et Ademo et N.O.S. sont toujours au-dessus de la mêlée en termes d’originalité et d’écriture. Mais leur volonté de tendre vers la chanson pure peut avoir tendance à lasser l’auditeur de rap (« À l’ammoniaque » étant l’exception qui confirme la règle).

Évidemment, puisqu’il il s’agit ici d’une première impression à chaud après quelques écoutes, il est toujours possible que le disque évolue avec le temps dans nos esprits. Mais toujours est-il qu’il faut admettre qu’on est loin de prendre autant de claques qu’à l’écoute des trois premiers albums du duo (pas de morceau du calibre d’un « Jusqu’au dernier gramme » pour clôturer cet album par exemple). Le potentiel de réécoute s'annonce de fait plus faible avec ce nouvel opus. Un format plus court comme sur « Que la famille » aurait peut-être été plus judicieux car leur style, encore plus aérien qu’à l’habitude, peut se révéler assez indigeste sur la longueur, surtout quand les thèmes ne changent quasiment pas.

On a parfois pu entendre des gens dire que le destin de PNL devrait être semblable à celui d’une étoile filante : faire quelques albums, tout niquer, entrer dans la légende avant de retourner dans l’ombre pour toujours. Peut-être serait-il temps d’y songer avant que le manque d’inspiration ne vienne ternir leur statut de légendes ?

Florian Gilleron,