Rap Talks #1 : Berner & Mozzy - Slimey Individualz

Rap Talks #1 : Berner & Mozzy - Slimey Individualz

 

Rap Talks, c’est la série d’articles dans laquelle Florian et Théodore échangeront leurs avis, à la cool, sur un album chaque mois. Pour le tout premier épisode ils se sont penchés sur l’album commun de Berner & Mozzy : “Slimey Individualz”.

 

Théodore : Florian, je suis pas sûr de très bien connaître le passif de ce duo, est-ce que tu pourrais nous donner un peu de background ?

Florian : Alors Berner et Mozzy sont deux rappeurs trentenaires du nord de la Californie (San Francisco pour le premier et Sacramento pour le second) qui ont des discographies déjà conséquentes, en dépit d’avoir débuté leurs carrières relativement sur le tard. Les mecs sont des bourreaux de travail en gros. La musique de Berner se démarque surtout par un fort usage de samples (très souvent archi-grillés) et un flow laid back à en rendre jaloux Snoop Dogg. Mozzy, lui, est un rappeur qu’on pourrait considérer comme plus classique, beaucoup plus dans l’interprétation. Il est surtout armé d’une voix usée par la vie et ses déboires, qui lui permet de raconter parfaitement la mort et ses peines. On a donc affaire à un album avec deux rappeurs aux styles assez différents, mais dont la complémentarité avait déjà été démontrée dans un morceau de 2016 issu de l’album “Packs” de Berner.

T : Fort, quel puits de connaissance.

F : Oh arrête j’vais rougir. D'ailleurs mes connaissances ont des limites : je sais pas d'où est tirée l'intro de l'album, on dirait la voix d'Al Pacino, non ?

T : Exact, c'est une conversation entre Al Pacino et Johnny Depp, tirée de Donnie Brasco. Dans ce film, Donnie cherche à infiltrer une famille mafieuse en se liant d’amitié avec Lefty. Incroyable référence, très pertinent. Ça annonce la couleur de l'album avec un peu d'humour : ça va parler mafia et trahisons. En plus, le premier titre, Noddin’, résume bien l’histoire que va nous raconter ce duo : celle du bonheur amer que procure la vie de gangster.

F : Bien vu, faudrait vraiment que je mate ce film un jour.

T : Par des moyens légaux, bien entendu.

F : Bien entendu mon cher Théo. Mais il me tarde de parler de cet album que j’attendais de pied ferme. On prend les 5 morceaux phares du projet et on les commente ?

 

Solitary (feat. Wiz Khalifa)

T : Là on est sur une prod incroyable de Cheeze Beats qui a placé sur le Cardi B. feat. 21 Savage. C’est vraiment le single mélancolique qui vient annoncer la consistance de l’album après un premier morceau lyricalement fort mais musicalement assez plat. J’aime bien le paradoxe qui se dégage des paroles : tout pour le gang quitte à finir solitaire. Ca sonne comme un article 4 du code des gangsters de la Bay Area.

F : Dead. Ouais pour moi c’est clairement la première claque de l’album. La prod est un petit bijou dans la plus pure tradition du “gangsta emo rap” de la Bay Area, dont The Jacka était le fer de lance avant sa mort, il y a 4 ans déjà. Son ombre plane sur tout le projet. D’ailleurs pour l’anecdote, c’est lui qui a lancé la carrière d’un certain… Berner, en lui donnant son numéro de téléphone après que ce dernier l’ait dépanné en weed, ce qui débouchera sur un album en commun, “Drought Season”, sorti en 2008.

T : On a oublié de parler de Wiz Khalifa, qui avait fait plusieurs apparitions sur Hempire, et qui se glisse très naturellement dans le morceau.

F : Yes, très sympa de l’entendre prêter main forte à Berner, son “employé” du Taylor Gang, sur ce projet. L’entendre rapper sur ce type de production mélancolique m’avait manqué.

 

 

Ayy (feat. YG & Logic)

T : Pour moi, c’est un peu la surprise de l’album. J’ai l’impression qu’il a vraiment été construit scientifiquement, comme une formule chimique. La base, c’est la prod de Traxx FDR avec cette voix samplée qui assure le côté mélodieux.

F : Les petites notes de piano suspendues dans les nuages et la manière dont est traitée la voix féminine du sample me mystifient à chaque fois, entre les couplets et le refrain où cette voix est pitched down, lui conférant une sonorité masculine. J’suis d’accord avec toi sinon, ce morceau est la petite surprise de l’album. Il nous offre une superbe partition entre 4 rappeurs d’horizons plutôt différents stylistiquement parlant, mais que l’amour de la drogue douce réunit ici.

T : Complètement ! C’est un bon mélange. Mais je suis obligé de lâcher ma petite théorie du complot. Je pense qu'en écoutant la prod, les deux acolytes ont décidé d’en faire un morceau phare du projet. Ils appellent YG pour le tampon West Coast et Logic, superstar internationale, pour que le morceau prenne de l’ampleur. Parce que sur le papier, c’est une connexion vraiment improbable mais commercialement, ça se tient. Musicalement, je trouve que ça prend aussi : même si le couplet de Logic n’a rien à voir avec le reste de l’album, en termes de flow ou de lyrics, mais ça passe bien.

F : Ouais l’énergie qu’apporte Logic est bienvenue mais j’vais pas te mentir, sa présence au sein d’un tel projet reste quand même un grand mystère pour moi, tout comme la fin de son couplet (“I'm gonna drop a shoe bigger than the Yeezy/'Cause I fill in my own shoes/Ain't nothin' that I won't do :insert confused black girl meme:). A noter que YG continue à mixer West Coast et Dirty South dans son refrain, en ré-interprétant le célèbre Make ‘em say uhh” de la légende louisianaise (et un peu californienne aussi) Master P. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup.

T : On en vient à citer Michel Berger dans notre première chronique. Tremblez, les podcasteurs.

 


Thug In Me  (feat. Godholly)

T :  Bon là, on atteint le point Godwin de la revendication West Coast. Ils vont chercher One Drop Scott, beatmaker West Coast de la fin des années 2000.  Ca donne au morceau une forte odeur de la période Tupac que le refrain de Mozzy amplifie. Et c’est pas pour me déplaire. Niveau lyrics, on apprécie l’intervention de Godholly qui nous fait vivre un drive-by dans South Richmond. On reste sur du “real mob shit”.

F : A fond, mais le morceau m’a laissé un peu sur ma faim perso. J’ai du mal avec le rythme syncopé de la prod, aussi bouncy soit-elle. En tout cas c’est effectivement impossible de parler de ce morceau sans évoquer Mozzy, qui nous lâche sa meilleure imitation de Tupac. On croirait vraiment entendre un de ses refrains de début de carrière et c’est assez déroutant. Enfin en vrai c’est complètement naturel, étant donné qu’il est le rappeur californien actuel qui se rapproche le plus de ce que faisait et représentait Tupac. Ce qui nous permet au passage de rappeler qu’avant de mourir en légende du rap de Los Angeles, Tupac avait fait ses gammes plus au nord, dans la Bay Area.

T : C’est plus un puits là, c’est un cratère.

 

 

Family 1st (feat. Ampichino)

F : Quelle ambiance cinématographique ! Les violons viennent donner une gravité incroyable au morceau, on se croirait dans les dernières minutes d’un film mafieux de Martin Scorsese.

T : En effet, l’instru me fait penser à l’enterrement d’un chef de gang. C’est Naples en featuring avec la Bay. Et du coup assez logiquement ça parle de famille et de sang. Par contre, il n’est pas question de liens de parenté…

F : Mais tellement, avec ces petites voix pitchées et ces notes de piano inquiétantes qui viennent parfaitement servir les incroyables récits de Berner (Everybody tellin', we threw his body in the lake/And kept his thumb 'cause his fingerprints opened up his safe”), Mozzy (I used to watch mama sell dope, that was like nine five/I swear that the time fly, next thing I know, I'm doin' drive-bys”) et Ampichino, qui apporte sa voix gutturale et son éternelle mélancolie de gangster triste (Hustled in the rain, you never felt pain/ Well you never took a life or never dealt 'caine”).

T : Je trouve qu’Ampichino apporte vraiment un truc au morceau, avec sa voix particulière.

F : Si seulement celle de The Jacka avait pu se greffer à la sienne, comme c’était si souvent le cas… Snif.

 

 

Touchdown (feat. B-Real & Rexx Life Raj)

F : Après “Suicide” qui sonne comme une éclaircie emplie de mélancolie à l’approche de la fin de l’album, on a donc “Touchdown” qui vient conclure celui-ci de façon plus légère, en mode full stoners, avec notamment en invité B-Real du groupe Cypress Hill. Vrai plaisir de le retrouver lui et sa voix nasillarde. Il a même l’honneur de rapper le dernier couplet du projet. Rexx Life Raj apporte de son côté sa très belle voix au refrain. Elle se marie parfaitement avec les touches de saxophone, même si un refrain de Wiz Khalifa aurait très bien eu sa place aussi tiens. En tout cas c’est pas le morceau le plus fou de l’album mais il a parfaitement sa place en toute fin de tracklist.

T : 100% d'accord. Ca dénote du reste tout en étant très cohérent. Jusqu’ici, à la panoplie du thug que le duo avait déballé, il manquait un peu ce côté blunt avec une prod à la Devin the Dude. OK, on fait des braquages et on renverse des types malpolis, mais il faut aussi penser à se détendre. Là, on a un refrain qui vient relâcher toute la tension et la violence des morceaux précédents. Ils ne pouvaient pas avoir un meilleur invité que B-Real pour compléter ça. Le gars a découpé les syllabes comme des petits oignons, ça donne envie de rapper devant un miroir.

F : Putain tu m’as donné grave faim, j'crois qu’on va s’arrêter là pour aujourd'hui.

 

Florian Gilleron
Théodore Cohen

Florian Gilleron,