Rap Talks #2 : Jok'Air - Jok'Travolta

Rap Talks #2 : Jok'Air - Jok'Travolta

Rap Talks, c’est la série d’articles dans laquelle Florian et Théodore échangeront leurs avis, à la cool, sur un album chaque mois. Pour ce deuxième épisode, ils se sont penchés sur le dernier Jok'Air : Jok'Travolta.

Théodore : Florian, content de te retrouver. Grands romantiques que nous sommes, on était obligés de se revoir pour commenter le nouvel album de Jok’Air. Personnellement, je l’attends depuis la Saint-Valentin.

Florian : La quoi ? Connais pas.

T : T’inquiète, à part la Playlist que La Frasque avait fait pour l'occasion, ça nous concerne pas. Disons simplement que j’ai beaucoup contribué au compteur de streams de Comme tu es qui était sorti ce jour-là. J’étais vraiment content de voir qu’il annonçait son retour avec ce genre de morceau mélodieux à la fois complètement graveleux et fragile à l’extrême.

F : Pareil, j’adore quand Jok’ va sur ce terrain-là. J’ai moi aussi beaucoup poncé ce morceau depuis sa sortie. Et puis le clip est super beau, carton plein donc. Je valide même le couplet d’Alonzo, alors que j’suis pas forcément plus fan que ça du bonhomme.

T : J’aimais bien l’idée de leur connexion mais je trouve que son flow est trop vulgaire pour ce son que j’aurais aimé pouvoir classer dans la variét’. J’avoue malgré tout que la phase “Elles disent encore que t'es là pour mes loves/Mais qui n'aime pas les loves ?” me fait toujours plaisir. C’est vrai ça, qui n’aime pas les loves ?

F : En parlant d’oseille, on voit que ça baigne quand on est signé chez Play Two, un des labels de TF1. T’as sûrement dû voir toi aussi ce coup de com’ où Jok’Air invite ses fans féminines au restaurant en disant ouvertement “J’ai invité des meufs avant leur mec pour la Saint-Valentin” pour faire la promotion du morceau.

T : C’est dans ces moments-là qu’on apprécie le célibat. Quoi qu’il en soit, avec une telle chanson, j’espérais vraiment que Jok’Air allait pénétrer la sphère pop. Je dois dire que j’ai été un peu déçu sur la globalité de l’album, même si quelques morceaux répondent carrément à cette attente.

F : Ouais j’crois qu’après le split de son groupe la MZ, on plaçait à peu près tous de gros espoirs en lui pour repousser les frontières du rap et percer à grande échelle. C’était plutôt bien parti sur ses premiers projets solos (pour rappel, “La mélodie des quartiers pauvres” est à ranger au panthéon de la chanson française) or j’ai l’impression qu’il stagne un peu depuis son Jok’Rambo sorti l’an passé.

T : Tu sais quoi, assez spoilé. Il est temps de rentrer dans le dur et de commenter les cinq morceaux qu’on a choisi.

Club des 27

T : Clairement, quand le morceau est sorti, j’étais pas convaincu. Je suis resté bloqué comme mon ordi quand j’ai trop d’onglets ouverts. Ça part dans tous les sens, au niveau des flows, des ad-libs et de l’instru avec ce piano de concert qui prend beaucoup de place. Mais après plusieurs écoutes de l’album, j’ai fini par vraiment bouger la tête dessus. Pour les mêmes raisons pour lesquelles j’avais pas aimé au début : ce morceau est un vrai bordel, comme son clip, mais au final, tout a sa place et il s’insère bien dans l’album. Bug résolu. On a un bon équilibre entre le rappeur qui “vient de la tess” et la rockstar au bord de l’overdose. Le gars s’est bousillé à Nubi, s’inspire de The Weeknd et dédicace Amy Winehouse. Évidemment que c’est le bordel. Quelque part, c’est ça que j’aime.

F : Bon. Comment te dire que ce morceau est absolument inaudible pour moi. Comme tu l’as si bien dit, tout est hyper décousu, je comprends à peine ce qu’il raconte dans le refrain, mais surtout je déteste le timbre de voix et les mélodies peu inspirées utilisés dans ses couplets. J’ai beau écouter le morceau, rien n’y fait, j’ai juste envie d'appuyer sur skip à chaque fois. Faut dire aussi que l’instru m’inspire pas des masses. Je sais pas si c’est le mix ou autre mais la boucle de piano manque cruellement d’âme. En vrai tu sais quoi ? Je pense qu’en ralentissant les BPM ça aurait pu marcher pour plaire à mes grandes oreilles d’auditeur de rap (et effectivement, en mettant la vitesse à 0.75 sur YouTube ça passe direct beaucoup mieux)

T : Mec… Ce morceau est une prophétie auto-réalisatrice. Tu viens de tuer Jok’Air l’année de ses 27 ans. R.I.P.

F : Merde j'suis démasqué, mon avis dans cet article faisait absolument partie de son plan marketing en fait… Sinon plus sérieusement, heureusement que le morceau qui arrive juste derrière corrige le tir.

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Les yeux sont sur nous

T : “Antoinette ! Antoinette !” Mais d’où sort ce gimmick incroyable ?

F : C’est le plus grand mystère de cet album j’crois bien. Bref comme tu l’as déjà compris j’aime beaucoup ce morceau, pour ça aussi que j’ai insisté pour qu’on en parle. Déjà il y a ce sample qui sort de je ne sais où mais qui fonctionne super bien. J’adore l’atmosphère menaçante présente sur ce morceau, c'est une toile de fond parfaite pour ses délires egotrip. C’est aussi complètement dans la veine de ce qu’il pouvait faire avec la MZ sauf que maintenant c’est beaucoup mieux maîtrisé. Très fort pour le coup.

T : Oui, très bon morceau. C’est le Jok’Air qu’on connaît déjà assez bien, insolent et ambitieux, mais un step au-dessus. Ça commence à faire un bout de temps qu’il prend des cours de chant et ça porte vraiment ses fruits. Et cette prod… C’est pas la première fois qu’on entend des cornemuses dans le rap mais c’est toujours plus original que la flûte. Validé.

Las Vegas

T : C’est le premier morceau qui m’a donné l’impression d’écouter l’album de Jok’Air que j’espérais. J’ai arrêté ce que je faisais et j’ai repeat instantanément. L’instru qui m’a conquis direct, complètement inspirée de l’électro des 80’s. J’ai même l’impression que c’est repris du générique de la série Stranger Things. C’était vraiment inattendu et c’est pour ça qu’on est là.

F : Jamais regardé Stranger Things mais apparemment c’est bien ça oui. Incroyable prod du duo de producteurs Medeline, pour un morceau d’ailleurs enregistré à Las Vegas comme l’a révélé Jok’Air récemment. Perso je ressens direct cette authenticité dans ce morceau. Un comble vu la ville en question. Tout pareil que toi en tout cas, ce titre (ce tube en puissance même, soyons fous) c’est la quintessence du style pop/kitsch que j’espérais désespérément retrouver chez notre ami du 13e arrondissement.

T : Pour être vraiment honnête, en écoutant cet album, j’avais pas envie d’écouter du rap. J’avais envie d’écouter ce genre de track faussement mielleuse, complètement chantée. Ça me rappelle les collabs qu’il a pu faire avec le duo pop français Madame Monsieur et qui font vraiment partie de mes titres préférés. Le dernier couplet m’a terminé ; on le voit vraiment se barrer en décapotable sur la Route 66, prêt à s’arrêter au premier motel pour consommer ce mariage arrosé.

F : Amen. On peut dire ce qu’on veut sur Jok’Air, qu’il est un peu trop superficiel dans ses textes par exemple, mais pour moi c’est clairement dans des moments comme celui-là qu’il arrive à sublimer cette superficialité et à proposer une musique de qualité que t’as vraiment envie de réécouter. Dans un style plus posé et introspectif, ça me rappelle son morceau avec son pote de lycée Hyacinthe par exemple (dont le nouvel album vient de sortir d'ailleurs, désolé j’ai pas pu m’en empêcher).

T : Le plus génial dans cette histoire, c’est qu’il arrive à passer pour un gentleman en promettant à toute femme de lui être infidèle. N’importe qui d’autre prendrait des baffes.

Nos souvenirs (feat. Chilla & Yseult)

T : Il y a beaucoup de voix féminines sur cet album. Comme il parle énormément de femmes, c’est cool d’avoir un morceau dans lequel il dialogue vraiment avec elles. Je suis pas trop sensible au texte, très axé sur la nostalgie du love, donc je me concentre plus sur la musicalité. On a quand même quelque chose d’assez innovant avec ce double morceau, parce que le changement d’instru est ponctué par un solo de guitare. Ça glisse parfaitement, j’adore.

F : Pas du tout convaincu par la deuxième partie du morceau pour ma part. Mais plus j'écoute la première et plus je suis envoûté. Je sais pas si Jok’Air a des topliners qui l’aident sur ses mélodies mais j’le trouve encore une fois super inspiré ici. Et puis la sincérité avec laquelle il parle de ses problèmes de fidélité me fascine toujours autant (“Toutes les fois où j’ai commis des erreurs/C’est que leurs culs étaient plus gros que la voix du cœur”). Quant à Chilla, j’ai toujours eu du mal avec sa voix j’t’avoue. En fait j’vais même te faire une confidence : j’aurais aimé entendre Shay à sa place.

T : Jok’Air et Shay feraient un match incroyable. De mon côté je trouve vraiment qu’Yseult tire son épingle du jeu avec sa voix angélique, trop forte. J’espère qu’ils referont des collabs. Mais d’abord, il en faut une avec Shay, tu m’as créé une nouvelle obsession.

Du sang et des cendres

T : Jok’Air est tellement fort pour chanter les tragédies. Les morceaux Hypocrite et Tragédie sont mémorables. Ce sont ces textes et ces ambiances qui me touchent le plus dans sa discographie. À quand Jok’Racine ou Jok’Speare sur un album tragique en cinq actes ? D'ailleurs, est-ce que ce son ne sonnerait pas un peu comme l’enterrement de l’époque MZ ?

F : Sans aucun doute oui. Visiblement Jok’Air n’a toujours pas fini de régler ses comptes avec ses anciens camarades. J’imagine que ça doit pas être facile après avoir grandi avec eux. Au-delà du rap ils étaient de véritables amis, leur séparation houleuse est vraiment regrettable. C’est jamais plaisant de voir des gens laver leur linge sale en public de la sorte. Mais au moins ça aura accouché de quelques morceaux magnifiques à l’image de celui-ci, donc tout le monde n’est pas perdant dans l’histoire, à commencer par les auditeurs.

T : Quelle période… Sur une échelle de 1 au report de l’album de Joke, je situe l’annulation de l’album de la MZ et leur séparation à 8 ou 9, facile. Quand Hache-P et Dehmo l’ont annoncé en vidéo en dénonçant les frères Jok’Air et Davidson (le manager du groupe à l’époque, celui de Jok’Air maintenant), j’étais grave perdu. Mais comme tu dis, l’artistique a vraiment pris le dessus depuis. D’ailleurs, c’était évident depuis les débuts de la MZ qu’il fallait que Jok’Air parte en solo ; les circonstances, j’ai envie de dire “cela ne nous, regarde pas !”.

F : On est d’accord. En tout cas pour revenir au morceau, il faut vraiment insister sur le fait que Jok’Air a une voix incroyable et que sur cet album, il sait s’en servir comme jamais. Les variations qu’il fait tout le long du morceau sont impressionnantes, il va dans les aigües et revient sous sa voix “normale” avec une facilité déconcertante. On est bien loin de l’époque où il se reposait beaucoup plus sur Auto-Tune pour masquer ses faiblesses vocales (même si le résultat était quand même très très bon).

T : Je tiens aussi à souligner l’incroyable taf qui a été fait par Har2Nok sur la prod qui colle parfaitement au morceau. Des violons de cérémonie, un piano orchestral, des 808 précises et une belle insertion de la voix d'Yseult dans le fond. Un coup de génie pour ce jeune beatmaker du Ninja Squad qui commence à inscrire son nom sur beaucoup de crédits de qualité.

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F : Bon même si on a été plutôt positifs sur les morceaux évoqués, on va pas se mentir, Jok’Air n’a pas vraiment passé de palier supérieur avec ce nouvel album, et les premiers chiffres de vente ont l’air de le confirmer. Je pense qu’il faudrait déjà qu’il revienne à un format plus condensé, une douzaine de titres grand max. Là il se perd trop dans des morceaux fortement oubliables, comme le très décevant morceau avec Laylow dont j’en attendais beaucoup vu l’invité, voire le morceau “Papa” avec sa nièce, qui est d’autant plus décevant qu’il parle de son tout récent statut de père.

T : J’ai pas mieux. En fait, ma déception tient beaucoup à l’image véhiculée pendant la promo. Avec cette pochette bleue et rose de David Delaplace, le clip de Comme tu es, et le titre du projet, j’attendais clairement une direction pop. J’avais oublié le côté brute de Travolta et Jok’Air rappelle en interview que le gars est complètement tout-terrain. Au final, je crois qu’il n’est pas spécialement résolu à s’éloigner complètement du rap, mais j’espère que des morceaux comme Las Vegas ou À la poursuite du bonheur prendront plus de place dans le futur. Peut-être au sein de projets plus courts, qui lui iraient mieux, en effet.

 

Florian Gilleron

Théodore Cohen

Theodore Cohen,