Femme et sans abris : La double peine

Femme et sans abris : La double peine

A Marseille, les réseaux associatifs s’organisent pour répondre au mieux aux problèmes liés à la féminisation de la précarité. Ce phénomène croissant pose des problématiques nouvelles, poussant les associations à adapter leurs actions pour essayer de satisfaire les besoins spécifiques des femmes de la rue.

Si dans la rue, la figure de la pauvreté est masculine, c’est une illusion. Ces dernières années, les associations qui agissent sur le terrain marseillais sont unanimes : on assiste à une constante féminisation de la précarité. Selon Règles Solidaires, une association qui vient en aide aux femmes à la rue, elles représenteraient près de 40% des personnes sans abris et quasiment la moitié dans la tranche des 18 à 29 ans.

Cette situation pousse les acteurs associatifs à adapter leurs services pour répondre à des problématiques différentes de celles des hommes sans abris.

Karina, co-fondratrice de l’association citoyenne Bien à vous, qui collecte de la nourriture et la distribue lors de maraudes nocturnes, affirme qu’elle voit de plus en plus de femmes avec des enfants ou enceintes. Elle se montre très inquiète et alarmée face à cette situation qui s’aggrave, et qu’il est difficile d’améliorer au vu du statut vulnérable qu’occupent les femmes dans la rue, mais aussi du manque aigu d’implication des pouvoirs publics. Karina a par exemple aidé une femme qui dormait sous les ponts du boulevard National avec son enfant atteint d’une sévère déficience mentale. Elle ne bénéficiait d’aucune aide spéciale de la part de l’Etat. Ce sont finalement les Restos du Cœur qui ont mis une caravane à sa disposition pendant près d’un an !

Face à la passivité des pouvoirs publics, des associations, à l’instar du Secours Catholique, tentent de panser les plaies laissées béantes par des politiques publiques insuffisantes, voire inexistantes. Robert, responsable du service d’accueil et d’aide aux migrants au Secours Catholique de la Joliette, explique que beaucoup de familles de migrants se voient abandonnées par le père, qui retourne dans son pays d’origine ou préfère continuer sa route seul. Par conséquent, des femmes se retrouvent livrées à elles-mêmes, à la rue ou en foyer social, avec des enfants à charge, parfois en bas âge.

Gwen, bénévole à l’accueil de jour du Secours Catholique, affirme que peu de femmes osent pénétrer dans les locaux pour venir profiter d’un café, d’une visite médicale, d’une douche ou même d’une conversation. La bénévole parle d’une certaine « pudeur » des femmes de la rue, conjuguée à une peur de l’homme. Si elles ne se rendent que rarement dans les centres comme celui-ci, elles se montrent davantage lors des tournées mobiles (un circuit quotidien de distribution de nourriture organisé par l’association). Selon Gwen, environ 15 femmes sur 100 hommes se présentent lors des tournées mobiles alors qu’il est rare d’apercevoir plus d’une femme lors des journées d’accueil. Une douche (contre 11 dédiées aux hommes) leur est pourtant réservée lors des journées d’accueil.

Pour palier ce phénomène, le Secours catholique a pour projet de consacrer un jour d’accueil (le mardi) uniquement aux femmes. Cela leur permettrait de venir profiter des services offerts par le Secours Catholique en se sentant plus en sécurité.

Loi de la jungle

La bénévole ajoute qu’au delà de leur situation physique, les cas psychologiques de ces femmes sont souvent très complexes. Elles restent parfois marquées par le viol ou l’agression sexuelle. La mission des associations comme le Secours Catholique est donc de leur faire retrouver « l’estime de soi », indispensable pour permettre aux femmes de la rue de conserver ou de retrouver de la dignité. Gwen partage ainsi le parcours d’une femme de la rue qui a fréquenté le centre de l’association. Issue d’une histoire compliquée, liant viol et inceste, celle que la bénévole compare à un « oiseau perdu » fait preuve d’une vulnérabilité extrême. « Elle pourrait suivre n’importe quel homme lui portant un regard d’amour », affirme Gwen, qui craint qu’elle ne soit victime d’un viol à nouveau.

Certaines femmes ont malgré tout réussi à se faire une place dans la rue et ainsi à y bénéficier d’une relative protection. Gwen raconte qu’il est arrivé que certains hommes sans abris offrent leur nourriture ou leur couverture obtenues dans les maraudes aux femmes dans le dénuement, considérées comme plus fragiles.

Face à la détresse de ces femmes, certaines associations se spécialisent dans l’aide aux femmes SDF, notamment en ouvrant des foyers non mixtes. C’est le cas de l’hospitalité pour les femmes (HPF) qui loge des femmes et facilite leur réinsertion. Il y a aussi l’école St Louis, qui met à disposition des lits pour les femmes dans le besoin urgent d’un logement. Gwen avance cependant que ce centre d’accueil est dans un état de délabrement avancé, et que la violence entre femmes peut être encore plus forte que dans des centres mixtes. Elle parle même de « loi de la jungle ».

Elles sont aussi plus exposées aux risques sanitaires. Sarah, responsable à Marseille de l’association Le Carillon, affirme que le lien social est plus difficile à créer avec des femmes, qui restent plus « cachées ». Comme Règles solidaires, l’association essaye de collecter grâce leurs commerces partenaires des tampons et des serviettes hygiéniques pour les femmes à la rue. Au delà de l’extrême inconfort dû au fait de devoir parfois choisir entre manger et changer leur tampon, cette situation les expose à un risque élevé d’infection.

Malgré la difficulté de créer un contact avec ces femmes, les associations s’organisent, à plus ou moins grande échelle, s’unissent parfois, afin de faciliter et d’améliorer le quotidien de ces actrices d’une tragédie silencieuse.

Lucie De Perthuis

 

 

Audrey Sertillange,