Assis nu au bord du lit, je l’écoute partir au travail en suivant le bruit sec des neuf centimètres de talon sur le plancher. Le claquement régulier s’éloigne de ma porte, avance dans le couloir et finit par résonner dans les escaliers qui relient le septième étage de ma chambre du rez-de-chaussée de l’hôtel.

Les deux dernières heures de bagatelle alitée m’ayant vanné, je ne vais pas tarder à me pieuter. Un bref coup d’oeil sur le Petit Gros trônant sur mon bureau : l’antique radio-réveil m’affiche ses quatre chiffres rouges clignotants, tranchants dans la lumière jaunâtre de la pièce.

01H57

Oui, il est temps d’aller se blottir dans les bras de Morphée. Un long bâillement et je m’affale sur le pieu mais d’un coup, une douleur aiguë dans le haut du dos me fait bondir sur mes pieds. Je touche la blessure dans un réflexe et sens un peu de liquide poisseux. Bon, allons voir ça dans le miroir.

Deux pas et mon orteil droit vient se prendre dans un boxer échoué sur la moquette. J’essaye de le balancer sur la chaise d’un coup de pied lobé mais tire un peu trop loin et il finit son envolée en atterrissant mollement sur le Petit Gros.

Face à la glace je pivote un peu mon buste et en effet, un fin filet de sang s’écoule d’une entaille dans l’omoplate gauche. Etrange. Je m’apprête à nettoyer la coupure mais à la vue de mon corps nu, une réflexion amusante me traverse l’esprit : la situation est inversée.

Normalement, c’est elle qui juste après nos ébats saute devant le miroir pour se préparer. Allongé sur le lit, le désir apaisé, je l’observe d’un oeil moins lubrique qu’esthétique. Ses pieds d’abord, qui se décollent avec souplesse du sol dans un étirement qui traverse tout son corps. Mon regard remonte le long de ses sveltes jambes dessinées par l’exercice de la danse. De là, une brève méditation sur la splendeur de son petit cul rebondi avant de reprendre l’ascension au fil des tresses de sa natte qui coule de sa nuque pour échouer sur sa chute de rein. Un détour dans le reflet de la glace pour redécouvrir la rondeur de ses seins orné de ces petits tétons encore durcis par les dernières braises d’excitation. S’ensuit une digression sur ses fines lèvres vermillonnes et la fin du périple dans ces deux grands yeux de jade. Ses étirements terminés, elle scrute toujours dans la réflexion se son visage où appliquer un brin de coiffure ou une touche de maquillage. Par contre elle n’a jamais pris de douche. Je lui ai demandé la première fois si elle voulait utiliser la salle de bain, sa réponse fut aussi surprenante que bandante :

« Non. Si je sens le sexe c’est toujours plus… sensuel quand je danse. Et je suis sûr que le public le ressent aussi ; ils sont plus enflammés. »

La vision dans le reflet de la glace d’une de ses cigarettes échouée au sol à côté de mon pieu me tire de mes pensées. Tout en traversant la chambre, je me suçote l’index et nettoie à l’aveugle le sang déjà presque coagulé de mon omoplate. Je ramasse la Davidoff égarée quand le goût de la cyprine sucrée encore sur mon doigt me vient soudainement à la bouche accompagné d’un flash : dans la crispation violente de son orgasme elle plante ses ongles vernis dans ma chair, tout son corps tremblant pressé contre le mien, son souffle brûlant dans ma nuque.

Voilà le mystère de l’écorchure résolut.

J’enfile mon long caban à même la peau, agréablement caressé par la doublure soyeuse. Dans la poche intérieure pas de briquet mais une petite boite d’allumettes avec dessus une photo veillotte de l’hôtel en noir et blanc. Couverte de buée, la fenêtre s’ouvre dans un petit grincement et une vague de froid vivace s’engouffre dans la chambre et sous mon manteau.

Petit frisson en m’accoudant à la rambarde métallique.

En y repensant, l’étreinte de cette nuit a été sans hésitations la plus jouissive de toutes. J’ai sentis quand elle est entrée dans la pièce sans un mot que cette fois-ci serait la dernière. C’est toujours plus intense la dernière.

L’allumette s’embrase dans un craquement rompant le silence de la ville endormie. Je tire une longue bouffée accompagné par le grésillement du papier à cigarettes qui se consume. Une expiration et la fumée bleutée se dilue doucement dans l’encre de la nuit.

Mon regard erre sur la mer grisâtre des toits de la capitale et je me dis que c’était la dernière fois que je la voyais s’étirer nue face à la glace. Ils sont à la fois nostalgique et agréable ces petits vagues à l’âme, effleurant seulement légèrement la tristesse. Un peu comme lorsque l’on écoute ces chansons qui font encore écho au passé mais à un passé lointain dont la violente tempête des émotions de l’époque n’est plus aujourd’hui qu’une légère brume paisible.

Une nouvelle taffe de sa cigarette. Au final, je ne sais toujours pas si c’est son vrai prénom ou un pseudo de scène et je crois bien que j’ai envie de laisser cette question sans réponse.

Alors adieu Melinda.

Jérémie Lambert.

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