Jamie McCarthy/Getty Images

C’est fou comme le génie peut conduire à devenir odieux.

Steve Jobs. Génie du marketing, ordure avec sa famille, ses amis, ses collègues. Louis-Ferdinand Céline, plus grand écrivain français du XXème siècle, capable de toucher au sublime dans Voyage au bout de la nuit, et de faire vomir dans Bagatelles pour un massacre. Ou Jean-Luc Godard, superbe cinéaste à l’écran, gros connard dans la vie.

Bah Kanye West c’est un peu pareil. Humainement, Kanye se rapproche fortement d’un Sheldon Cooper : hautain, brillant, et  inadapté à notre monde. Society lançait plusieurs pistes dans son dernier numéro, suggérant une forme de syndrome d’Asperger, ou à minima des TOC très prononcés.

Kanye-tweet

Depuis le début de sa carrière, et en gros la confirmation qu’il n’était pas tout à fait un artiste dans la norme, Kanye aime faire parler de lui, en mal. Le roi du clash, buzz , égotrip et autres mots à la con. Et bien sur avec une telle personnalité, à la manière d’un Serge Aurier lui donner accès à une caisse de résonance comme les réseaux sociaux ce n’est pas lui rendre service. Ce mec est probablement le type le plus insupportable de Twitter, et pourtant Martin Shkreli y a un compte, mesurez l’exploit. Pour le grand public comme pour les amateurs de hip-hop, Kanye West est devenu une créature médiatique insupportable dont le simple nom entraîne des centaines de commentaires haineux.

Mais alors comment juger un album de Kanye ? Et bien en considérant que ce n’est pas un artiste comme les autres. C’est d’une banalité confondante, on est d’accord. Mais ici on a affaire à un phénomène. Reprenons avec nos “génies” du XXème siècle : pour apprécier Céline, il faut distinguer l’oeuvre de l’auteur. Faire un exercice intellectuel pour oublier son jugement sur l’homme, et ne se concentrer que sur l’art. Entrer dans son oeuvre sans préjugé, sans Twitter, sans Public et ses photos avec Kim Kardashian.
Capture

Aujourd’hui qui peut prétendre avoir une discographie de la qualité de Kanye West aujourd’hui ? Pas grand monde. Le mec est membre de la secte très fermée des artistes capables de sortir des “albums 20/20”, l’album sans faute. Appelons ça “l’échelle 2001 de Dre”, ou Première Consultation du Doc si vous êtes très chauvin. Pour moi, son 20/20 c’est My Beautiful Dark Twisted Fantasy opéra rock et rap qui touche à la perfection. Pour d’autres c’est Yeezus, brûlot expérimental, tribal et politique. Ou College Dropout, soul et instrumental. Bref tout le monde à “son” Kanye.

Quid de Life of Pablo dans ce panthéon ? Oops, he did it again.

Comme toujours avec Kanye West, ce sont les prods qui bluffent le plus. Tout est travaillé, millimétré, pensé dans les moindre détails pour être le plus efficace. Wolves par exemple. Un mélange de musique de chambre, de voix quasi opéra de Sia, et de sonorités électroniques de Cashmere Cat. Pour se conclure sur un Frank Ocean, en crooner à la guitare au bord de la plage de Lacanau. C’est couillu, c’est pointu, c’est parfait. Alors OK dans ce morceau Kanye compare Kim Kardaschian à la Vierge Marie, ce qui nous avait pas forcément sauté aux yeux, mais l’ensemble est juste parfait. On pourrait également citer Feedback d’une brutalité délicieuse, ou Real Friends (l’un de ses plus beaux morceaux depuis très longtemps) malheureusement amputé d’Erykah Badu.

Kanye-Tweet

Mais là où Kanye innove encore, c’est dans son utilisation des featurings. Cet album c’est un all star game ; et ce n’est pas toujours une bonne nouvelle : aligner les noms ok mais pour faire quoi ? Le dernier Dr Dre était pas mal dans le genre, mais très décevant au final. Ici Kanye West utilise ses invités comme des instruments. Ce n’est pas “refrain – couplet Kanye – refrain – couplet guest – refrain”. Chaque invité à son rôle dans la cohérence générale du morceau. Kid Cudi dont la voix se mélange à la prod dans Father Stretch My Hand, The Weeknd invité juste pour pousser sa voix le plus haut possible sur FML, Rihanna sublime en Nina Simone, et surtout 30 Hours, dans lequel Kanye se permet de ne mettre Andre 3000 qu’aux… back vocals.

Enfin, Life of Pablo s’écoute en entier. D’une traite. Ne vous mélangez pas dans les tracks, ce n’est pas un album c’est une oeuvre. Chaque enchaînement est pensé et conçu pour qu’il soit efficace et cohérent. D’abord avec le sublime gospel d’Ultralight Beam (avec un Chance The Rapper totalement en roue libre qui parle, rape, chante pour sublimer le morceau), puis prend un virage plus soul et jazz, plus tubesque avec le Waves avec Chris Brown et le Highlights avec Young Thug, pour terminer en gros bangers Facts et No More Parties in LA.

kanye-tweet

Bien sur, Kanye n’est pas le meilleur des lyricistes, ni des rappeurs. Ça parle de Kanye, de sa femme, de Kanye, et c’est à peu près tout. “Now if I fuck this model / And she just bleached her asshole / And I get bleach on my T-shirt / I’mma feel like an asshole”. Classe. “ For all the girls that got dick from Kanye West // If you see ’em in the streets give ’em Kanye’s best” : probablement la rime la plus attendue du monde. Bref on est très loin d’un Kendrick Lamar. Mais après tout est-ce pour ça qu’on écoute un album du Kanye ? Pour réfléchir ? Ça se saurait quand même s’il était en compétition pour un quelconque prix Nobel.

Kanye-tweet

Je ne sais pas si Life of Pablo est le meilleur West : ce qui est sur c’est qu’une fois de plus, la copie est géniale, sur-dimensionnée, puissante, créative, maîtrisée de A à Z. Pour l’apprécier il ne faut penser qu’au Kanye artiste et non au Kanye homme.

“Name one genius that ain’t crazy” dit-t-il dans Feedback. Pas mieux.